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Un leadership responsable

Le premier sommet officiel des pays qui forment le groupe BRIC était très attendu en raison de son objectif particulièrement ambitieux : la remise en cause de la suprématie du dollar dans les échanges internationaux. Depuis plusieurs mois, en effet, le Brésil, la Russie et la Chine multipliaient les déclarations sur les conséquences néfastes de la politique monétaire américaine sur leurs économies. En mars, le premier ministre chinois Wen Jiabao avait exprimé son inquiétude sur les déficits budgétaires américains et avait suggéré que ceux-ci, en ouvrant la voie à l’inflation, mettaient en péril non seulement la stabilité de l’économie mondiale mais également les avoirs chinois aux Etats-Unis, notamment les mille milliards de dollars que la Chine détient de la dette américaine. Peu de temps après, c’était au tour du patron de la Banque Centrale chinoise de souhaiter publiquement la création d’une nouvelle monnaie internationale pour remplacer le billet vert.

La Russie a vite compris qu’elle avait intérêt à emboîter le pas de la Chine car cette occasion de contester la suprématie américaine – jugée démesurée à Moscou par rapport à l’état de l’économie du pays - était trop bonne. Il y a un mois, dans un discours très remarqué, Dmitri Medvedev a affirmé que « nous avons besoin d’institutions financières d’un genre complètement nouveau au sein desquelles aucun intérêt particulier d’un pays ne prévaudra. » Le président brésilien Lula a voulu lui aussi prendre position sur cette question et a profité d’une tribune publié le 16 Juin dans les colonnes du quotidien espagnol El Pais pour assurer que « les pays du groupe Bric exercent un leadership responsable dans le but d’aider à reconstruire un gouvernement mondial et un développement durable pour tous. Ils exigent des Etats développés un engagement à réformer le système financier international pour que puisse se faire entendre la voix des pays en développement ».

Pour les dirigeants de ces pays - à l’exception de l’Inde dont l’économie n’est pas dépendante du commerce avec les Etats-Unis - le gouvernement américain a été « irresponsable » ces trente dernières années car il a laissé la dette publique s’accumuler et les émergents risquent d’avoir à payer le prix de tant de désinvolture. Selon le ministre brésilien des affaires stratégiques Roberto Mangabeira Unger, « nous avons accumulé des réserves grâce à des efforts considérables, nous n’acceptons pas de les perdre en conséquence de dévaluations massives de la monnaie américaine ».

Malgré ces déclarations tonitruantes, le premier sommet des 4 grands pays émergents s’est achevé ce jeudi à Ekaterinbourg, dans l’Oural, à 1400 km de Moscou, sur un constat d’échec : les Bric n’ont visiblement pas pu constituer un bloc pour faire contrepoids au dollar. Le communiqué final de la rencontre évite de s’en prendre à l’hégémonie du billet vert dans les transactions internationales et passe sous silence le projet de création d’une monnaie de réserve supranationale. Le communiqué se limite à demander un rôle accru pour les pays en développement dans les institutions financières internationales et aux Nations Unies, une revendication exprimée maintes fois lors des sommets du G 20.

Le pragmatisme chinois

Que s’est-il passé à Ekaterinbourg ? Malgré ce communiqué final décevant, des diplomates brésiliens et russes faisaient état, en coulisses, d’un certain optimisme. « Rien ne se décide vraiment en deux jours », a concédé un conseiller du président Lula. « Nous verrons par la suite si les idées lancées sur la table de négociations feront leur chemin ». Ces idées sont, selon des sources russes, « l’élaboration de propositions concernant une future monnaie de réserve » demandées par les chefs d’Etat à leurs ministres des Finances et, surtout, « l’élaboration d’un projet qui permettra à terme une plus large utilisation des monnaies respectives des Bric dans leurs échanges commerciaux ».

En fait, c’est le pragmatisme chinois qui a prévalu. Tout en voulant protéger leurs investissements aux Etats-Unis, les dirigeants de Pékin sont conscients des difficultés politiques et techniques existantes actuellement pour remplacer le dollar dans les échanges internationaux. Ils préfèrent donc jouer sur le long terme et, au lieu d’une confrontation, mettre en place des mécanismes qui permettront de se passer de la monnaie américaine. Le Chinois pointent l’exemple de l’accord inédit signé lors de la visite du président Lula à Pékin il y a quelques semaines visant à réaliser l’ensemble des transactions entre le Brésil et la Chine avec leurs monnaies nationales. Cet accord prévoit également l’ouverture d’une banque d’affaires chinoise au Brésil, la première du genre.

En attendant cet « ordre mondial plus juste », avec son système de devises stable, prévisible et plus diversifié, les Bric veulent montrer au monde qu’ils sont les détenteurs d’un futur « leadership responsable » des affaires financières de la planète. La Chine, la Russie et le Brésil comptent ainsi acheter, pour plusieurs milliards de dollars, les toutes premières obligations que le Fonds Monétaire International va émettre. Pékin a annoncé également que pour faire face aux conséquences de la crise mondiale le gouvernement chinois est disposé à mettre la main à la poche en offrant un crédit de 10 milliards de dollars aux pays de l’Asie Centrale membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai ( OCS), également réunis à Ekaterinbourg.

Any BOURRIER

Les Instituts Confucius, le soft power de la culture chinoise

« La Connaissance est la clé du pouvoir, de la sagesse. » Confucius, Les Entretiens.

Longtemps repliée sur elle-même, la Chine, nouvelle puissance économique, s’ouvre au monde. Depuis les années 1990, elle manifeste une volonté de promouvoir une image positive d’elle-même à l’échelle internationale. Cette approche diplomatique, qualifiée souvent dans les médias au « soft power » (pouvoir doux) a été introduite il y a vingt ans par Joseph Nye, professeur de géopolitique à l’université de Harvard. Le « soft power » prend diverses formes : l’aide internationale, l’intégration aux institutions comme l’ONU et l’ASEAN, le développement des échanges commerciaux… Il se concrétise également par la diffusion de la langue et de la culture chinoise au travers des « Instituts Confucius », tablant là sur un résultat à long terme. Plus la Chine pourra communiquer dans sa propre langue, plus ses idées et son influence pourront être véhiculées dans le monde.

Le « soft power » est, selon Joseph Nye, « la capacité pour une nation d’obtenir ce qu’elle veut en attirant et en persuadant les autres d’adopter ses objectifs » - sans recourir aux méthodes coercitives du « hard power ». La Chine émergente bouleverse l’organisation de l’économie mondiale et suscite l’inquiétude. Aussi par cette transition douce elle se veut rassurante. Elle espère par ailleurs déjouer les critiques qui nuisent à ses intérêts sur la scène internationale.

Baptisés du nom du célèbre humaniste chinois du VI siècle avant JC qui prônait la soumission à une autorité vertueuse, les Instituts Confucius sont calqués sur le modèle de l’Alliance française, du Goethe-Institut ou du British Council. Ils fonctionnent en partenariat avec des universités ou des collectivités publiques. Le gouvernement chinois envoie un représentant officiel et des professeurs chinois pour enseigner le mandarin et la civilisation chinoise. Il subventionne ses partenaires jusqu’à 100 000 euros par an, selon le pays où il est implanté, en échange de la mise à disposition de locaux et de personnel administratif. Le Hanban, le bureau de la Commission pour la diffusion internationale du chinois, administre de Pékin ces Instituts à but non lucratif avec un budget de 25 millions de USD (17,5 millions d’euros) par an.
La Chine met donc les moyens pour « approfondir les relations d’amitié avec les autres nations, promouvoir le développement multiculturel et la création d’un monde harmonieux », lit-on sur le site chinois Confucius Institutes On Line.

Les Instituts Confucius dans le monde

Un Institut pilote ouvre la voie à Tachkent, en Ouzbékistan en juin 2004. Le premier Institut Confucius officiel se créé en novembre 2004 à Séoul en Corée du Sud, suivi de celui de Stockholm en Suède en 2005. En 5 ans, la Chine a créé 249 centres dans 78 pays des cinq continents : aux Etats-Unis, en Allemagne, en Egypte, au Rwanda, au Mexique… Son objectif est d’ouvrir un millier de centres d’ici 2020.

Il existe actuellement 11 Institut Confucius en France. Le premier est inauguré en 2005 à l’université de Poitiers. Puis ont été ouverts ceux de Paris, Rennes, Arras, Strasbourg, La Rochelle, Clermont-Ferrand… Ces établissements offrent principalement des cours de mandarin et forment au diplôme de langue HSK - l’équivalent du TOEFL pour l’anglais - lequel atteste un niveau de chinois courant, permettant d’intégrer une université ou une entreprise chinoise. Dans le cadre du partenariat avec certaines universités, les Instituts Confucius proposent des cours de chinois juridique ou de chinois des affaires, de calligraphie, de Taï Chi Chuan, de gastronomie, ainsi que des séjours linguistiques en Chine, indique Anne Burande, chargée de mission à l’Institut Confucius de l’université de Paris 7-Diderot. Cet Institut, qui compte 300 élèves de chinois, a pour partenaire la Wuhan Institut, une université renommée en Chine. Pour Anne Burande, la Chine a une réelle volonté de communiquer à travers le monde. « Elle sait que le vecteur de la communication c’est la langue. C’est par la langue qu’on apprend à mieux se connaître. »

L’intérêt pour la langue chinoise en France ne se cantonne d’ailleurs pas aux seules universités. Il est proposé, avec le russe, aux élèves du secondaire, à partir de la quatrième. Notons que le chinois n’est pas une langue unique, mais une famille de langues parlées en Chine principalement. La plus répandue est le mandarin, dont est issu le mandarin simplifié ou « putonghua », en chinois « la langue commune » ainsi nommé suite à la réforme du mandarin traditionnel décidée par les autorités communistes après la création de la République Populaire de Chine en 1949. Parlée par plus de 800 millions de personnes, c’est la langue officielle de la Chine et de Singapour, le mandarin traditionnel étant la langue officielle de Taiwan.
« La langue chinoise est un jeu d’associations de caractères qui permet de créer un nouveau mot », explique Zhu Ming, professeur à l’Institut Confucius du Centre Culturel de Chine à Paris. Les cours de chinois, parlé, lu et écrit y sont dispensés selon les méthodes d’apprentissage de langue classique et s’échelonnent sur 7 niveaux. Il faut, dit-il, trois ans pour maîtriser 500 caractères et avoir acquis environ 800 caractères pour « comprendre et s’exprimer sur la vie quotidienne. » Un mois au début des cours est consacré à la prononciation pour aborder les différents tons : 4 forts et 1 léger. Le ton confère la signification au mot et, pour une même syllabe, correspond à des sens différents.

Clément-Noël Douady apprend le chinois depuis environ 7 ans et maîtrise environ 1 500 « mots ». Il suit parallèlement des cours de calligraphie et de Taï Chi Chuan à l’Institut Confucius de l’Université Paris 7-Diderot. Une autre difficulté, selon lui, est « la grande simplicité de la grammaire chinoise », puisqu’il n’y a pas de conjugaison en chinois. Un adverbe indique le temps, le genre… Cet architecte-urbaniste à la retraite, professeur invité à l’Université de Wuhan, a découvert la Chine lors d’un voyage professionnel. Depuis, il s’y rend régulièrement. « Malgré ce long parcours, je ne dirais pas que je parle couramment chinois, mais simplement que j’arrive à me faire comprendre dans les rapports essentiels, discuter avec quelques amis ou avec le chauffeur de taxi à côté duquel je m’assois volontiers à l’avant. »

Est-il nécessaire de savoir parler le mandarin pour communiquer ou négocier avec les chinois, alors que la langue internationale est l’anglais ? « Oui, le chinois est incontournable pour communiquer directement avec son interlocuteur », répond Zhu Ming. « Il n’y a pas que le travail ou la vente d’un produit dans une négociation. Il y a aussi les subtilités de la culture, les sentiments. »

Dessinateur de formation, Clément-Noël Douady s’est aussi initié à la calligraphie. Le dessin ci-dessous, dont il est l’auteur, est extrait du Dao de Jing ou « Livre de la Voie et de la Vertu » attribué au philosophe Lao-Tseu, un contemporain de Confucius. « J’ai d’emblée été fasciné par cette écriture qui ne transcrit pas les sons, mais évoque le sens par des images ou des symboles… Plus profondément elle renseigne sur l’esprit chinois. » L’écriture apporte une dimension culturelle et favorise la remise en question de la vision cartésienne occidentale, souligne-t-il, laquelle s’organise entre les extrêmes opposés, comme la droite et la gauche, le masculin et le féminin. « Lorsqu’on admet qu’il y a du ying dans le yang, on s’intéresse alors plus aux transitions, comme l’aurore ou le crépuscule ou à des combinaisons inimaginables chez nous, comme le socialisme de marché… On découvre aussi que notre individualisme n’est qu’une version des relations sociales possibles, tant ailleurs on donne plus d’importance à la famille, au groupe social, et même à la nation. »

Outre la langue, des conférences sur la Chine animées par des sinologues sont proposées dans les Instituts Confucius. Les thèmes sont multiples : la médecine chinoise, l’histoire de l’art, la Chine face à la mondialisation…. Toutefois, ils n’abordent pas les sujets qui fâchent. « C’est délicat. On ne veut froisser personne », confie Anne Burande, de l’université de Paris 7-Diderot. Au moment des manifestations de 2008 en France en faveur du boycotte des jeux olympiques de Pékin, « les jeunes professeurs chinois se sont sentis personnellement attaqués par les critiques françaises.» Toutefois, poursuit-elle, les mentalités évoluent puisqu’une conférence sur la situation des paysans chinois, un sujet sensible, a été bien accueillie.

Aujourd’hui le « soft power » fait partie de la politique étrangère chinoise partout dans le monde, peu importe le régime politique, la Chine se gardant bien le plus souvent d’intercéder dans les affaires extérieures de ses partenaires. Mais bien que cette transition douce soit manifeste dans l’Asie du Sud-Est, en Afrique et dans d’autres pays en voie de développement, elle reste limitée en Occident. Le bilan des droits de l’homme en Chine, son manque de transparence sur ses dépenses militaires, sa ligne politique vis à vis de Taiwan ou du Tibet inquiètent et affectent son capital de « soft power ».

Ariane GAFFURI

La Chine, la Russie et la Corée du Nord

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale la Chine et la Russie ont été à tour de rôle les anges gardiens du régime nord-coréen. Staline a porté la République Populaire Démocratique de Corée sur les fronts baptismaux en choisissant l’un des chefs de la résistance à l’occupant japonais - le paysan Kim Il Sung - pour la diriger. Le soutien économique, financier, politique et militaire des Soviétiques a permis à la Corée du Nord de devenir, en dépit de la chute du communisme, ce qu’elle est encore aujourd’hui : une république populaire dotée d’un régime totalitaire, dirigée par un dictateur qui lui a imposé un système répressif basé sur la terreur.Staline, ” le petit père des peuples”, peut revendiquer une autre paternité, celle du programme nucléaire militaire nord-coréen. C’est en effet l’homme fort de l’Union soviétique qui a donné le feu vert pour le transfert de la technologie de l’atome à Pyongyang en vertu notamment de l’adhésion de la Corée du Nord au Pacte de Varsovie et de la présence en Corée du Sud de troupes américaines disposant d’un arsenal nucléaire.

La Chine a elle aussi contribué au renforcement et à la survie de son voisin en lui fournissant une aide militaire importante, en particulier pendant la guerre de Corée (1952).Elle y a envoyé des troupes pour soutenir l’avancée de l’armée du Nord qui voulait conquérir la partie de la péninsule coréenne située au Sud du 38ème parallèle. Plus d’un million de soldats chinois ont traversé alors la frontière et parmi eux le fils aîné de Mao Zedong, décédé lors d’un bombardement de l’aviation américaine. Pékin a ensuite donné sa bénédiction à la mise en place par Kim Il Sung quelques années avant sa mort en 1994 d’une dynastie rouge destinée à pérenniser le système.

Le gouvernement chinois a poursuivi sa politique de soutien sans conditions jusqu’à la fin des années 80. A l’époque, les changements survenus en Chine, notamment la transition économique, ainsi que la reprise des relations diplomatiques entre Pékin et Séoul ont quelque peu altéré la nature des relations sino nord-coréennes. Les dirigeants chinois sont devenus plus exigeants et les dons en provenance du grand frère du Nord ont fait place soit au troc soit à des relations commerciales classiques. Toutefois, la Chine n’a jamais cessé de soutenir diplomatiquement un pays dont elle est séparée par les fleuves Tumen et Yalou car la Corée du Nord a une position stratégique essentielle, dans la mesure où elle assure la sanctuarisation du territoire chinois. Le soutien diplomatique de Pékin a atteint son point culminant en 2003 lorsque le président Hu Jintao a proposé d’organiser des pourparlers à six sur le nucléaire nord-coréen qui se sont soldés par l’accord du 13 février 2007, aujourd’hui moribond en raison des retards et des manœuvres dilatoires des Nord-coréens.

Le deuxième essai nucléaire du 25 mai 2009, près de Kiju, un site proche de l’emplacement du premier essai d’octobre 2006, ainsi que la dernière série de tirs de missiles balistiques dont le point de départ a été le lancement d’un premier engin de longue portée le 5 avril dernier, ont été d’abord perçus, aussi bien à Moscou qu’à Pékin, comme une provocation.

Pour les dirigeants chinois, qui n’aiment pas perdre la face, la deuxième bombe nord-coréenne a eu l’effet d’un camouflet. Mais, après coup, ils s’en sont accommodés, arguant qu’en fait toute cette gesticulation se destine principalement à capter l’attention du président américain Barack Obama. Pékin n’a pas voulu se départir de l’attitude conciliante, légèrement en retrait, qui a marqué ces derniers mois ses relations avec son voisin. Les dirigeants chinois sont conscients que le démantèlement du programme nucléaire militaire nord-coréen est actuellement mission impossible, du moins tant que le règlement de la succession de Kim Jong Il n’est pas achevé. La diplomatie chinoise a choisi d’attendre la fin de ce processus - dont la principale caractéristique est la reprise en main des institutions par l’état major de l’armée - pour renouer des contacts à haut niveau à Pyongyang, tout en ménageant ses bonnes relations avec le petit cercle des descendants de Kim Il Sung qui gouverne aujourd’hui la Corée du Nord.

Pour la Russie, cette nouvelle crise nucléaire dans la péninsule coréenne est presque une aubaine. Car elle lui permet de revenir sur le devant de la scène, d’où elle avait été éloignée dans les années Eltsine, pour reprendre la place perdue après la chute du mur de Berlin. Sans avoir à se soucier des frontières ni de sa sécurité qui n’est pas menacée par le psychodrame qui se joue actuellement à Pyongyang, Moscou en profite pour faire des affaires. Ainsi, les Russes se sont engagés à construire les nouvelles infrastructures portuaires et ferroviaires dont le pays a besoin tout en préparant la mise en place de l’ambitieux projet d’implanter un pipeline qui, allant de la Sibérie Orientale à la Corée du Sud, traverserait toute la péninsule. Les Russes ne cachent pas leur ambition de monopoliser la fourniture de 25% des besoins énergétiques de Séoul. Une fois mis en oeuvre, ce projet va représenter une manne financière pour la Corée du Nord puisque celle-ci recevra d’importantes sommes d’argent pour permettre le passage du pipeline par son territoire, Dans l’état actuel des choses les Russes évitent de pavoiser. Ils restent discrets et jouent en même temps la carte de la Corée du Sud, convaincus que cette dernière souhaite parvenir à une intégration économique avec le Nord afin de stabiliser la péninsule plutôt que de se battre pour une dénucléarisation qui ne viendra pas tant que la dynastie Kim restera au pouvoir à Pyongyang.

Any Bourrier

Tata Motors face à la colère des paysans

Après de longs mois de tourments, Tata Motors a présenté le 23 mars à Mumbai (Bombay) la Nano, la voiture la moins chère du monde. Propriétaire de Jaguar et de Land Rover, Tata Motors, est doté d’un capital de 8.8 milliards de USD (6,5 milliards d’euros). Il fait partie d’un énorme conglomérat, premier producteur d’acier de l’Asie dont les activités s’étendent, dans 25 pays, du thé à la sidérurgie. Attendue sur les routes chaotiques de l’Inde dès juillet 2009, la Nano représente une alternative économique et plus sûre aux deux-roues, véhicule de prédilection pour plus de 7 millions d’indiens. Mais à peine née, la Nano revient déjà de loin…

Pour la fabriquer, le numéro un de l’automobile en Inde s’est implanté il y a deux ans à Singur, un bourg du Bengale occidental, provoquant la colère de milliers de paysans dont les terres ont été réquisitionnées par le gouvernement. Le conflit prend une ampleur telle que Tata doit mettre les clés sous la porte, abandonnant en octobre 2008 une usine quasiment neuve et un investissement de 350 millions de USD (261 millions d’euros).
Au point mort pendant plusieurs mois, la Nano est dorénavant construite dans deux autres fabriques automobiles du pays, à Pune et à Pantnagar, en attendant d’intégrer de nouvelles structures dans l’Etat du Gujarat.
Que s’est-il passé à Singur pour que ce géant de l’automobile, qui n’en est pas à son premier conflit, en arrive à jeter l’éponge ?

Retour en arrière

Nous sommes en 2003. A l’occasion du salon de l’automobile de Genève, Ratan Tata, 70 ans, président du groupe éponyme, annonce la fabrication de la « voiture du peuple », la moins chère du monde, sans qu’aucune étude de marché n’ait été effectuée. 500 ingénieurs seront à pied d’œuvre pendant 4 ans pour inventer la Nano dont le système de transmission de vitesses aurait été inspiré des carnets d’études de Léonard de Vinci. D’une taille de 3,31 m de long, de l,5 m de large, la petite auto en forme de « pot de yaourt » est dotée de cinq portes, d’un moteur bi cylindre de 624 cm3 permettant d’atteindre 105 km/h, le pied au plancher. La version de base est vendue à 100 000 roupies (environ 1500 euros). Pour ce prix là, la Nano ne comporte pas de direction assistée, de vitres électriques, de climatisation ou même de ventilation - dans un pays où la température peut atteindre les 50° de mai à juillet. Qu’importe ! Les indiens roulent les vitres ouvertes, rassure le constructeur. Capable d’accueillir quatre passagers, la Nano remplacerait le scooter - où sont juchées parfois quatre personnes. Son acheteur potentiel fait partie de la « classe moyenne » émergente évaluée, selon Les Echos, à quelque 70 à 80 millions de personnes gagnant entre 400 000 et 600 000 roupies par an (6 500 euros à 10 000 euros par an), soit 7 % à 8 % d’une population de plus de 1,1 milliard d’habitants. Seulement 8 personnes sur 1000 possèdent une voiture en Inde (contre 495 pour 1000 habitants en France). Seuls 7 % d’indiens ont les moyens de débourser environ 3 500 euros, plus du double de la Nano, pour acquérir un petit modèle comme le Maruti-Suzuki qui détient 50 % du marché. La nouvelle venue a de quoi inquiéter la concurrence.

Pourquoi low cost ? Parce que Tata Motors dispose « d’ingénieurs et d’ouvriers indiens payés moins cher qu’ailleurs », a expliqué Sylvain Bilaine, directeur général de Renault en Inde au journal Le Monde. De plus, l’utilisation de logiciels pour la conception et la simulation des modèles permet d’éviter la fabrication onéreuse de prototypes. Une haute technologie alliée à de faibles coûts. Le gouvernement aurait aussi prévu, dans le budget de 2008-2009, une réduction de la TVA de 16 % à 12 % sur les petites voitures. Notons toutefois que la Nano est la voiture la moins chère uniquement en Inde, moins exigeante envers les normes de sécurité et de dépollution que les pays industrialisés.

Protestation paysanne

Pour construire la « voiture culte », Tata décide en 2006 d’implanter une usine d’assemblage sur un terrain de 420 hectares à Singur, une zone rurale d’environ 20 000 habitants à 40 km de Calcutta, la capitale du Bengale occidental, à l’est du pays. Les paysans vivent de la culture de la pomme de terre, du riz, du jute et de divers légumes sur une terre fertile qui jouit de récoltes dix mois dans l’année. L’arrivée de Tata à Singur est un moyen de développer le potentiel industriel de la région et de créer plus d’un millier d’emplois.

La loi indienne sur la propriété ne permet pas aux investisseurs de négocier directement avec les propriétaires fonciers. En vertu d’une loi coloniale de 1894, héritée des britanniques, l’Etat a le droit d’acquérir des terres au nom d’une entreprise. C’est une disposition avantageuse dans un pays où le morcellement est tel qu’il est difficile pour une société d’obtenir une surface d’un seul tenant. Pour acheter des terres, Tata passe donc par l’intermédiaire du gouvernement communiste de Calcutta, lequel promet un emploi dans l’usine à chaque cultivateur lui cédant son lopin de terre. Sur 14 000 fermiers dépossédés de leurs terres, 12 000 auraient accepté de vendre leur terrain pour, selon le journal Libération, la somme « honorable » d’environ un million de roupies (15 000 euros). Pour ces ruraux, l’arrivée de Tata est un signe d’espoir. Ils veulent gagner à l’usine un revenu stable, dans des conditions moins éprouvantes que celles du travail de la terre.
Les 2000 cultivateurs qui refusent de vendre sont expropriés d’office moyennant des compensations financières s’élevant à 20 000 euros par hectare, une « belle somme » pour un petit paysan. Mais pour eux l’argent ne remplace pas la terre. Il se dilapide. La terre, la « mère » nourricière, elle, reste. Ils ont beau se réclamer de ces valeurs, ils n’ont pas gain de cause. La loi de 1894 autorise le gouvernement à réquisitionner les terres au nom de « l’intérêt général ». C’est à dire l’industrialisation que le pays tient à accélérer pour rattraper son retard vis à vis de la Chine.

Les agriculteurs se divisent en deux factions : celle des adeptes de la modernité et celle des partisans de la tradition, créant un conflit virulent jusqu’au sein d’une même famille.
Encouragés par les intellectuels et par l’opposition, les paysans se rebellent contre les autorités qui auraient « bradé » leurs champs et demandent leur restitution. L’usine est prise d’assaut, des heurts violents éclatent entre les cultivateurs et les ouvriers, entravant le fonctionnement du site. L’intervention musclée de la police se solde par la mort d’un protestataire, aggravant la crise.

Figure de proue de la révolution paysanne, la charismatique Mamata Banerjee, chef du parti d’opposition du Trinamool Congress - un parti essentiellement urbain, issu d’une scission du parti du Congrès - scande : « … l’industrie n’a pas à dicter sa loi aux agriculteurs ». Elle devient le porte-parole des droits des paysans, avec en vue probablement les élections législatives de ce printemps 2009 et l’espoir de capter le vote des régions rurales. Le TC avait agi de même à propos d’un complexe chimique de 500 millions de UDS.

Pendant deux ans et demi le site de Tata est gardé 24h sur 24h par plus de mille policiers et gardes privés. S’inclinant sous la pression paysanne, Tata accepte de rendre 30 hectares aux cultivateurs et d’augmenter de 50 % le prix offert aux 2000 familles qui n’avaient pas encore accepté l’argent de l’entreprise. Mamata Banerjee refuse et réclame 160 hectares ou rien, signant la fin du projet. De guerre lasse, Tata abdique et abandonne l’usine. « Vous ne pouvez pas faire tourner une usine sous protection policière, lorsque des bombes y sont jetées, lorsque des ouvriers y sont intimidés », dénonce Ratan Tata dans un communiqué.

Pour les opposants, cette éviction est une victoire. Mais très vite, le départ de Tata provoque un nouveau bouleversement. Les fermiers manifestent cette fois pour que l’entreprise reste et pour garder leur emploi. Un comité « Sauver la Nano » se forme, témoigne Le Figaro, mais c’est trop tard. Tata aura sans doute plus de chance à Sanand à l’ouest du pays où se construit actuellement de nouvelles structures sur le terrain de l’Université agricole de l’Etat de Gujarat qui appartient au gouvernement de la région. Avec la venue de Tata, il récupèrerait 5 000 emplois. Sanand est une ville d’environ 30 000 habitants où sont déjà implantées plusieurs industries, comme la compagnie pharmaceutique indienne Cadila Healthcare.

Les paysans de Singur auraient-ils été la cible de manipulations politiques ? Toujours est-il que nombre d’entre eux se retrouvent aujourd’hui dans une situation désastreuse. Ceux qui ont vendu leur terre ont perdu leur travail à l’usine et n’ont plus de revenus. Ils vivent de petits boulots et ne parviennent pas à manger tous les jours. D’autres auraient récupéré des terres inexploitables à cause des substances chimiques laissées par l’usine. « Nous aimerions qu’un autre industriel s’installe sur le site », a plaidé Rabindranath Bhattacharya, député régional de Singur, dans Libération, insistant sur la restitution des terres cultivables. Mais comment ? La loi de 1894 exclut toute rétrocession de terrain. La fabrique actuellement sécurisée pourrait accueillir la compagnie automobile chinoise FAW (First Automobile Works), a annoncé en avril dernier Buddhaded Bhattacharjee, Premier ministre du Bengal Occidental, à l’IANS (Indo-Asian News service). Elle générerait de nouveaux emplois. Mais sera-t-elle mieux acceptée par la population que le constructeur indien ?

Un Etat fortement syndicalisé

La mésaventure de Tata est « symptomatique de l’échec du modeste développement appliqué par le gouvernement du Bengale », déplore Murli Manohar Joshi, directeur de la commission parlementaire des zones économiques spéciales, dans les colonnes du magazine Marianne. Il estime que le problème n’est pas isolé. L’acquisition de terre arable par l’industrie soulève depuis plusieurs années de vives protestations parmi les ruraux.
S’installer dans le Bengale Occidental comportait pour Tata des risques qu’il n’a peut-être pas mesurés. C’est l’un des Etats les moins industrialisé de l’Inde. Il est gouverné depuis 32 ans par le parti communiste marxiste (CPI-M) de Calcutta, avec à sa tête Gopal Krishna Gandhi, petit-fils du Mahatma Gandhi, le père de l’Inde indépendante. Le parti a remporté successivement les élections en favorisant les paysans et les ouvriers. Il a été souvent le théâtre de manifestations et de grèves qui ont fait fuir de nombreux entrepreneurs. Même si les politiques ont fait un pas vers la modernité en construisant des routes et en encourageant l’investissement, l’Etat est « fortement handicapé par sa réputation antibusiness », souligne un éditorialiste du Hindustan Times. Le projet de la Nano aurait pu créer « des bases solides sur lesquelles bâtir, tout en donnant l’exemple à d’autres groupes industriels », poursuit-t-il. Mais, insiste Bacharam Manna , président du comité « Sauver la terre agricole » , « l’industrialisation, oui, mais elle ne doit pas se faire au détriment de l’agriculture. »

Ariane Gaffuri

Ghandi reviens, ils sont devenus fous!


Fin avril, la deuxième phase des élections générales indiennes a été perturbée par des menaces des rebelles maoïstes, connus sous le nom de « Naxalites». Les forces gouvernementales ont été mises en alerte maximum alors qu’une partie des 714 millions d’électeurs se pressaient à l’entrée des bureaux de vote sous une canicule estivale, avec des températures atteignant presque 44 degrés Celsius. Ces menaces provenaient essentiellement de l’est et du centre de la fédération indienne, des régions où la guérilla maoïste lutte depuis des décennies pour les droits des plus pauvres. Lors de la première phase du scrutin, près d’une quarantaine d’attaques organisées par les rebelles avaient fait au moins 17 morts, dont des policiers, des responsables électoraux et des civils dans les Etats de Bihar, Jharkhland et Chattisgarh.

Depuis deux jours, s’est ouverte au Cachemire, sur fond de violences, la quatrième et avant dernière phase de ce scrutin que les séparatistes avaient appelé à boycotter. Des dizaines de Cachemiris favorables à l’indépendance de leur Etat ou à son rattachement au Pakistan se sont heurtés aux forces de l’ordre, qui ont utilisé des gaz lacrymogène pour disperser la foule qui scandait des slogans hostiles aux élections et au pouvoir central indien. Cela explique sans doute la faible participation électorale puisque seulement 24% des Cachemiris se sont rendus aux urnes. A Srinagar, la capitale, le taux de participation n’a pas dépassé 11%.

Affrontements, menaces, protestations, violences, les quatre premières phases de la grande messe électorale qui se tient actuellement en Inde, qualifiée, à tort ou à raison, de « la plus grande démocratie du monde », n’ont pas failli à la règle. Néanmoins, derrière cette répétition des troubles qui accompagnent régulièrement les scrutins nationaux ou régionaux, on a vu apparaître pendant la campagne des phénomènes nouveaux et assez troublants. Le premier est la montée en puissance des forces politiques identitaires - régionales ou de castes - au dépens des deux grands partis qui depuis 60 ans dominent la politique indienne, c’est-à-dire, le Congrès et le BJP.

La figure emblématique de cette montée en puissance est Mayawati Kumari, la reine des intouchables, les dalits. A 53 ans, la dirigeante du Bahujan Samaj Party – BSP, le parti de la société dalit – et depuis 1995 chef du gouvernement de l’Etat de l’Uttar Pradesh, situé au nord de l’Inde, peuplé de 182 millions d’habitants, est l’étoile montante de la campagne électorale en cours. Cette ancienne institutrice pourrait même devenir Premier ministre de l’Union Indienne, compte tenu de l’éclatement du paysage politique, du poids croissant des partis régionaux et du jeu des alliances. Son discours plaît aux 165 millions d’indiens « hors castes », c’est-à-dire des intouchables, qui sont perçus comme des parias par les Indiens de caste et rencontrent souvent des obstacles sur le marché du travail, pour trouver un logement ou pour avoir accès à l’éducation, malgré l’abolition de l’intouchabilité dans la constitution indienne de 1950. Car Mayawati Kumari fait des promesses, notamment celle de « changer le destin des intouchables ». Malgré les accusations de corruption et d’enrichissement personnel, sa popularité est immense, même auprès des brahmanes qui l’ont soutenue lors de la campagne pour sa réélection à la tête de l’Uttar Pradesh en 2007.

Le deuxième phénomène inquiétant qui s’est dégagé de la campagne électorale est la progression des candidats au passé criminel. Selon le quotidien suisse Le Temps, un homme sur six qui se présente aux élections législatives indiennes a un lien avec la criminalité. C’est le cas notamment de Bal Kumar, candidat dans l’Uttar Pradesh. Selon Le Temps, celui-ci est un brigand qui a à son actif 18 inculpations criminelles dont meurtres et enlèvements. L’article cite aussi un candidat à Mirzapur qui aurait tué 70 personnes. L’organisation indienne National Election Watch soutient qu’en Inde 16% des candidats aux élections législatives ont été accusés dans le cadre d’activités criminelles et qu’environ un quart des députés actuels ont un casier judiciaire, souvent pour plusieurs délits. National Election Watch assure également que dans le Parlement actuel la proportion est de 333 cas de crimes, dont 229 violents, pour 543 députés.

La crainte de cette « criminalisation » du milieu politique est bien perçue par l’élite indienne. Elle est à l’origine de l’engagement de personnalités qui participent activement à la campagne électorale, en particulier des grands noms de Bollywood, comme Aamar Khan, Amitabh Bachchan et Aishwarya Rai. Aamir Khan est la vedette d’une campagne télévisée où il demande aux électeurs de « choisir le vrai, choisir le bon» ( sacche chuno, acche chuno).
Une autre campagne, intitulée « Jaagore » ( Réveillez-vous) cherche à mobiliser les électeurs en mettant en scène plusieurs stars du cinéma indien qui expliquent aux jeunes comment voter et quelle est l’importance du scrutin.

Comme la période est trouble et le résultat de ces élections tout à fait incertain en raison du nombre de partis (300) et des candidats (4 617), les indiens se tournent vers l’astrologie, comme le raconte le quotidien Le Monde dans son édition du 8 mai ou s’adonnent à leur passion pour le satta, les paris illégaux dont le chiffre d’affaires génère plus d’un milliard de dollars par an. Les parieurs misent aussi bien sur l’ordre d’arrivée des partis politiques en lice que sur le nombre de voix qu’ils obtiendront ou sur le nom du futur premier ministre. Les astrologues et les jeux illégaux permettent d’oublier la crise économique, les menaces terroristes, le risque d’un retour des intégristes hindous et d’espérer que le résultat de ce scrutin ne soit pas trop catastrophique.

Any Bourrier

France-Brésil, une année mal partie

Son nom et son prénom la prédisposaient à aimer la France puisqu’elle s’appelle Solange França. C’est donc avec une émotion particulière que, début avril, elle est descendue de l’avion de la compagnie aérienne brésilienne TAM au terminal de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle où un couple d’amis français, des collègues, l’attendait pour l’héberger. Mais le rêve de ce professeur de l’Université de Bahia, a tourné au cauchemar à partir du moment où elle a présenté son passeport à la Police des Frontières.

Après la vérification de ses papiers, y compris du certificat d’hébergement, de la police d’assurance, de ses trois cartes de crédit et de la somme d’argent que Solange portait sur elle, les policiers l’ont arrêtée et conduite à une salle située au sous sol de l’aérogare pour des fouilles plus poussées. Elle y est restée une journée entière, subissant des humiliations inouïes avant d’être expulsée vers le Brésil. Pendant les 22 heures passées dans cette salle que la Police des Frontières réserve aux délinquants et suspects de trafics variés, elle n’a jamais reçu d’explications ni de réponse à ses questions angoissées : pourquoi avez-vous pris tout mon argent et mon passeport ? Pourquoi m’avez-vous arrêtée ? Pourquoi ne suis-je pas autorisée à passer mes vacances en France, à l’invitation d’un couple d’amis français ? De retour au Brésil, Solange França a raconté ses déboires sur l’Internet en jurant que plus jamais elle ne retournerait dans le pays dont elle porte le nom.

Comme ce professeur universitaire de Bahia, des centaines de citoyens brésiliens se rendant en France sont victimes depuis le début de l’année des mêmes mésaventures. Notamment ceux qui ont programmé des séjours de courte durée ou des missions à caractère économique, scientifique et culturel. Les conditions dans lesquelles ces arrestations sont pratiquées ne correspondent à aucun dispositif légal précis et concernent tout aussi bien des enseignants, des chercheurs que de simples touristes. Le phénomène est en train de prendre de telles proportions que plusieurs responsables universitaires brésiliens envisagent de suspendre à très court terme toute implication dans les manifestations de l’année de la France au Brésil, inaugurée solennellement il y a trois semaines.

Selon la presse brésilienne, environ 200 intellectuels auraient déjà été la cible de ces arrestations indiscriminées. Une chose est sûre : pour le seul mois de mars 2009 et pour le seuls vols de la compagnie brésilienne TAM on dénombre 33 professeurs universitaires ayant été interpellés à Roissy Charles de Gaulle. Les journaux de São Paulo et de Rio pointent, entre autres, le caractère arbitraire de ces arrestations et les traitements indignes infligés aux voyageurs.

Il est évident que l’image de la France au Brésil, au moment où au sommet des deux Etats on parle d’un « partenariat stratégique renforcé », est désormais désastreuse. Les retombées de cette affaire qui relève du seul arbitraire du Ministère français de l’Intérieur et de la Direction de la Police des Frontières seront également nuisibles pour le développement des relations économiques et commerciales entre les deux pays.

Pour l’opinion publique brésilienne, l’heure n’est pas au boycott des produits français, comme cela arrive souvent aux Etats-Unis mais à une dénonciation du caractère raciste et xénophobe de ces pratiques, qui auront sans doute des conséquences néfastes sur les commémorations d’une année de la France au Brésil qui s’annonçait festive et chaleureuse. D’ailleurs la communauté française au Brésil a vite compris quels dégâts ces arrestations arbitraires sont en train de provoquer : le professeur d’économie et essayiste Jean-Yves Carfantan, auteur en particulier de l’essai « Le choc alimentaire », paru aux éditions Albin Michel en mars dernier, a écrit à Bruno Durieux, président du Comité National des Conseillers du Commerce Extérieur français pour attirer son attention sur la gravité des faits et sur les premières mesures de rapatriement administratives à l’égard des Français travaillant actuellement au Brésil.

Any Bourrier

Le barrage des Trois Gorges serait facteur de risque sismique

Erigé à l’extrémité supérieure du Yangtsé Kiang, fleuve chinois long de 6 360 km, le pharaonique barrage des Trois Gorges supplante celui de Hoover aux Etats-Unis et d’Assouan en Egypte pour le contrôle des eaux et la productivité hydroélectrique.

La principale vocation de cet ouvrage de grande envergure, dont le coût officiel s’élèverait à 27 milliards de USD, est d’alimenter le centre de la Chine en électricité et de lutter contre les inondations générées par les crues du fleuve Bleu. Les dernières, en 1998, ont coûté la vie à plus de 1500 personnes.
Lancé en 1992 par Li Peng, ancien Premier ministre chinois et ingénieur en hydroélectricité formé en Russie, le projet rencontre depuis le début de fortes résistances même au sein du parti puisqu’un député sur trois s’est opposé à sa construction, une première en Chine. De nombreux intellectuels chinois et d’ONG internationales ont alerté sur les risques sismiques et environnementaux.

Plus de 27 000 000 m3 de béton et 463 000 tonnes d’acier (73 fois la Tour Eiffel) ont été nécessaires pour dresser l’imposant édifice dans la province de Hubei, près de la ville de Yichang. Doté d’un mur de 185 mètres de haut, d’un réservoir d’une surface de 1045 km2 (presque la taille de la mer Morte) pouvant retenir 39 milliards de m3 d’eau, et d’une centrale de 26 turbines d’une puissance totale de 22 400 mégawatts, le barrage fournit 10 % de la capacité de production d’électricité de la Chine. Il permet ainsi au pays d’économiser 50 millions de tonnes de charbon par an et de réduire le double d’émission de Co2 dans l’atmosphère. L’objectif du barrage est aussi d’augmenter le potentiel de navigation du fleuve pour les navires de gros tonnage et d’irriguer les terres touchées par la sécheresse. Plus de 1,4 million de personnes ont été déplacées et des centaines de villes et de sites historiques ont été engloutis pour laisser place aux Trois Gorges, symbole de modernité et de prestige pour la Chine à travers le monde.

Mais la médaille a son revers. Le colossal ouvrage reposerait sur deux failles sismiques, Jiuwanxi et Zigui-Badong. Plus de 800 secousses - d’une magnitude d’environ 3 sur l’échelle de Richter - auraient été ressenties en 2006 au moment de la remontée de la retenue des eaux. C’est ce que Fan Xian, ingénieur en chef au Bureau de Géologie et des Minéraux du Sichuan, organisme gouvernemental en Chine, a déclaré à l’AFP. Même si, comme la plupart des gros barrages, les Trois Gorges a été conçu pour résister à un tremblement de terre de magnitude 7 sur l’échelle de Richter, il n’est pas à l’abri d’une catastrophe.

L’inquiétude est accentuée par les conclusions du rapport de cinq scientifiques chinois - publié en décembre 2008 dans le journal Geology and Seismology - sur l’origine du tremblement de terre, d’une magnitude de 7.9 sur l’échelle de Richter, survenu dans le sud ouest de la Chine à Wenchuan dans la province du Sichuan, le 12 mai 2008, tuant 88 000 personnes. L’enquête révèle que le poids de l’eau et ses variations brutales dans le réservoir du barrage hydroélectrique de Zipingpu, érigé sur la rivière Minjiang (un affluent du Yangtsé Kiang), seraient à l’origine du séisme. La proximité du barrage de Zipingdu à 5,5 km de la zone de cassure terrestre aurait également eu une incidence.

Dans une communication non publiée lors du congrès d’automne de l’ American Geophysical Union (AGU) à San Francisco fin 2008, Christian Klose chercheur en gestion des risques géophysiques à l’université de Columbia à New York s’est fait l’écho de cette hypothèse. D’après lui, la contrainte exercée sur la croûte terrestre par la masse de retenue d’eau du barrage aurait eu « un effet comparable à
25 années cumulées de contraintes tectoniques naturelles ».

D’autres experts réfutent ces allégations et estiment que le séisme du Sichuan est dû à des causes naturelles. C’est le cas de Pan Jiasheng, ingénieur hydraulique, qui a participé au projet de barrage des Trois Gorges. « Il n’y a jamais eu de cas de sismicité induite par réservoir d’une magnitude de 8,0 dans le monde », a-t-il affirmé au magazine chinois Science Times.

Un point semble faire l’unanimité : « Quand on remplit des barrages, cela provoque des micro-séismes, c’est vieux comme Erode », atteste François Cornet, physicien à l’Ecole et Observatoire des Sciences de la terre (EOST). « On augmente la masse d’eau rajoutant un poids qui peut changer les contraintes dans le sol et déclencher des séismes. C’est ce qu’on appelle la réponse élastique du système et elle est synchronique au remplissage ». Les risques de séisme de forte magnitude dépendent de l’identification ou non d’une faille et quand bien même, « il est difficile d’évaluer son degré d’intensité et de savoir si et quand elle risque de rompre », explique-t-il.

La faille à l’origine du séisme de Wenchuan, il y a un an, était une faille reconnue, sur un front d’activité clair géologiquement et tectoniquement entre la chaîne himalayenne d’un côté et les grandes plaines stables de la Chine centrale de l’autre. « On savait que cette faille pouvait provoquer de grands séismes », témoigne Pascal Bernard, sismologue à l’Institut physique du globe terrestre de Paris, « mais on en ignorait le rythme : tous les trois cents ans ou tous les huit cents ans ? » Si une perturbation provenant du barrage de Zipingpu a existé elle s’est, selon lui, « rajoutée à la contrainte tectonique, agissant comme facteur accélérateur. Mais de toute façon le séisme aurait eu lieu ».
Les Trois Gorges se trouvent à 800 km de la faille sismique du Wenchuan, trop loin, selon François Cornet, pour avoir subi de préjudices. Mais de source officielle des risques de sécurité auraient été détectés, juste après le tremblement de terre, dans 410 réservoirs de cinq provinces de la municipalité de Chongqing, située sur le Yangtsé Kiang, en amont du lac de retenue des Trois Gorges. Selon l’ONG Probe Internationale, la Chine continue à construire de gros barrages dans les zones à risque, comme sur le Fleuve Dadu and Jinsha Jang.
Les processus sismiques et géologiques étant complexes et imprécis, il est crucial de renforcer leur surveillance. Or, regrette François Cornet, les autorités chinoises ne transmettent pas volontiers les informations susceptibles de faire avancer la recherche. « J’ai voulu consulter les données pour évaluer les risques sismiques du barrage au moment de sa construction car j’étais soucieux », confie le physicien, « mais je n’ai pu y accéder. Les autorités chinoises m’ont juste répondu qu’il n’y avait pas de problème. »
Le gouvernement a, cependant, dressé dès 2007 un bilan inquiétant des conséquences dramatiques du barrage sur l’environnement : pollution des eaux, érosion des berges, glissements de terrain, accumulation de sédiments… Chaque année, 500 millions de tonnes de vase se déposent en amont du « long fleuve aux eaux tumultueuses » célébré par le poète Du Fu au VIII siècle. Elles s’accumulent notamment dans le lac de rétention exerçant une forte pression sur la structure en béton du barrage, augmentant les risques de fissuration et de cassure terrestre.
« C’est un endroit où il n’y a pas eu de séisme de mémoire humaine, mais dire qu’il n’y en aura pas, personne ne peut l’affirmer », conclut François Cornet.
Ariane GAFFURI

Duel au sommet

Au sommet du G20 les Etats-Unis ne sont plus les seuls maîtres du jeu économique mondial. La récession dans laquelle ils sont plongés ne permet plus d’imposer leurs propres réponses à la crise financière née chez eux. Ils doivent compter désormais sur la montée en puissance des quatre plus grands pays émergents, notamment celle de la Chine.

Le déclin américain et la croissance économique chinoise ont créé des tensions qui pourraient être comparables à la guerre froide s’il ne s’agissait que d’économie. Il est clair aujourd’hui que la crise financière, en mettant face à face un capitalisme irresponsable made in USA et une gestion pragmatique de la sortie du sous-développement par les dirigeants du pays le plus peuplé du monde, a fait pencher l’axe hégémonique de la planète dans la direction de la première puissance de l’Asie plutôt que dans celle du leader de l’Occident.

Dans ce contexte, la rencontre en tête-à-tête de Barack Obama et de Hu Jintao, la première depuis l’élection du candidat démocrate à la Maison Blanche, est sans doute l’évènement majeur du sommet de Londres, ainsi que l’annonce d’une nouvelle mouture du Dialogue Stratégique bilatéral, préparée depuis des mois par le secrétaire au Trésor Timothy Geithner et la secrétaire d’Etat Hillary Clinton. Pour les Etats-Unis, le but de ce nouveau partenariat, qui couvre aussi bien l’économie que la diplomatie et la coopération militaire, est de répondre aux derniers défis lancés par la Chine à l’adresse des Etats-Unis, des défis caractérisés par une assurance voire une arrogance sans précédent. Un exemple : la proposition chinoise de remplacer à moyen terme le dollar, monnaie de référence dans les transactions internationales, par les Droits de tirage spéciaux du Fonds Monétaire International.

A Pékin, ce sommet est perçu comme celui du sacre de la Chine en tant que superpuissance capable de se mesurer aux Etats-Unis sur tous les terrains.Et sachant qu’elle est désormais un partenaire incontournable pour résoudre une grande partie des difficultés qui l’attendent, Barack Obama semble avoir compris qu’il devra prendre au sérieux ce nouveau rival aussi bien sur le plan diplomatique que militaire et économique. Le président américain est conscient aussi que le dialogue, plutôt que la confrontation, est le seul moyen d’arriver à une bonne entente avec les dirigeants de ce pays.

Même si la Chine n’est concernée qu’indirectement par la nécessité de relancer la machine économique américaine, il est clair que Pékin sera obligé de donner un coup de main à son principal partenaire commercial dont le marché est la destination première de ses exportations. D’ores et déjà le gouvernement chinois est sous la pression des Etats-Unis pour augmenter ses achats de bons du Trésor - il détient environ 6% de ces bons d’une valeur de 740 milliards de dollars - et pour continuer à démontrer sa confiance dans la monnaie américaine, même si c’est du bout des lèvres. Pékin doit également contourner certains obstacles que la crise a placés sur sa route, comme les tentations de protectionnisme en vigueur actuellement chez son premier client, les pressions américaines pour une modification de la parité du yuan tout en essayant d’assurer la protection de ses propres investissements aux Etats-Unis, menacés par une possible extension de la crise financière.

Dans ce bras de fer avec les Etats-Unis, la Chine a des objectifs bien précis : outre un rôle plus compatible avec son poids économique au sein du FMI, elle veut obtenir de la Maison Blanche une approche plus souple des questions diplomatiques sensibles telles que la souveraineté du Tibet et l’intégration de Taiwan. En ce qui concerne le problème tibétain, les autorités chinoises se plaignent de « l’intromission de Washington dans les affaires intérieures de la Chine », notamment depuis que le représentant démocrate Rush Hold a présenté au Congrès une résolution de soutien au Dalai Lama. Quant à Taiwan, les promesses américaines de fourniture d’armement à l’île rebelle, même si elles sont loin de se concrétiser, déplaisent fortement à Pékin. De même, la proposition des élus démocrates pour un renforcement de l’engagement des Etats-Unis à maintenir leur parapluie protecteur sur Taiwan, dans la logique du « Taiwan Relations Act » datant de 1979, a éveillé des soupçons sur la sincérité de la promesse américaine de respecter le principe de l’existence d’une « seule Chine ».

Les autorités chinoises ont pris l’habitude de dépêcher aux Etats-Unis, à la veille de chaque réunion du comité chargé du Dialogue Stratégique bilatéral, une délégation de haut niveau dont le rôle est d’identifier les nouvelles opportunités d’investissement et d’échanges commerciaux avec les Etats-Unis. La semaine dernière, à la veille de la tenue du G20 de Londres, le vice-ministre chinois des affaires étrangères He Yafei s’est rendu à Washington, à Chicago et à San Francisco à la tête d’un groupe de haut fonctionnaires ayant pour mission d’acheter ou d’investir dans les domaines des services, de la haute technologie et de biens d’équipement. Le gouvernement chinois veut ainsi donner le bon exemple à d’autres pays tentés par le protectionnisme et prouver qu’il est le seul à détenir le pouvoir de restaurer la confiance dans la croissance et le développement de l’économie mondiale, malmenée par une crise provoquée par le laisser-aller et la cupidité des milieux financiers de la première puissance capitaliste du monde.

Any Bourrier

La peau blanche et les yeux bleus

Le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva fait escale à Paris le 1er avril pour une réunion de travail et un déjeuner avec Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Il se rend ensuite à Londres afin de participer au Sommet du G 20 où les pays émergents veulent peser sur les négociations pour ne pas être encore une fois les victimes de la récession. A quelques jours de l’ouverture de l’Année de la France au Brésil, la priorité des deux chefs d’Etat devrait concerner les relations bilatérales car l’achat potentiel d’avions Rafale par l’armée de l’air brésilienne ainsi que la poursuite de l’accord militaire stratégique franco-brésilien sont au cœur d’une relation privilégiée que Brasilia et Paris souhaitent renforcer.

Toutefois, c’est la crise financière mondiale qui sera au cœur des conversations. Fin février, le ministre brésilien des relations extérieures Celso Amorim s’était rendu à Paris avec une lettre de Lula adressée personnellement au président français en lui proposant d’élargir la portée du partenariat stratégique bilatéral pour en faire un outil commun dans la recherche des solutions à la crise. En d’autres termes, Lula proposait une union sacrée franco-brésilienne destinée, d’une part, à faire bloc face aux nouveaux défis de l’économie mondiale et, d’autre part, à obliger les coupables du dérèglement financier actuel à assumer leurs responsabilités.

Que souhaitent les Brésiliens ? Au début de la crise, les autorités de Brasilia se sont inquiétées des menaces d’un renforcement du protectionnisme venant des pays riches. En effet, depuis qu’aux Etats-Unis le mot d’ordre « buy american », c’est-à-dire, achetez américain, a été dépoussiéré par les tenants d’un retour du patriotisme économique, Lula craint la baisse des exportations de son pays à destination des Etats-Unis, le premier partenaire commercial du Brésil. Un exemple : ce pays, qui est l’un des plus grands producteurs mondiaux de biocarburant, se plaint des taxes douanières imposées par les Etats-Unis sur une source d’énergie développée par les Brésiliens et que l’Amérique s’est mise depuis peu à consommer.
Celso Amorim a résumé en deux phrases la préoccupation des exportateurs brésiliens : « Lorsqu’on entend défendre l’emploi chez soi au détriment des emplois d’autrui, il faut s’attendre à un retour de bâton sous la forme d’une baisse de la consommation. Au bout du compte, en protégeant ses emplois on risque d’en perdre plus qu’on en aura gagné. En outre, les pays à la démocratie fragile pourraient être tentés par un nationalisme à outrance, comme dans les années 30, avec de fâcheuses conséquences » a-t-il affirmé début mars dans un entretien au journal Le Monde.

L’arrivée d’Obama à la Maison Blanche a rassuré les Brésiliens. Il y a deux semaines, Lula a été le premier chef d’Etat d’Amérique Latine à être reçu à Washington par le nouveau président américain. Il a été particulièrement satisfait d’entendre son interlocuteur se dire favorable à la solution du problème des taxes à l’importation des biocarburants en provenance du Brésil. Exit le protectionnisme, donc. Mais pour que le Brésil joue pleinement son rôle de pays émergent sûr de ses droits au sommet du G20 il fallait trouver un autre thème porteur pour s’imposer aux 20 participants.

C’est fait. Désormais, la surveillance accrue des banques privées et des fonds spéculatifs par les institutions internationales afin d’éviter qu’un autre séisme financier ne vienne troubler la montée en puissance des émergents sera la principale revendication de Brasilia lors de la rencontre de Londres.
Lula veut que les coupables soient punis de telle sorte que la catastrophe ne se reproduise plus jamais. Lors de la récente visite du premier ministre britannique Gordon Brown à Brasilia, il a mis les pays riches au pilori en assurant que « les problèmes financiers actuels sont la conséquence du comportement irrationnel d’hommes à peau blanche et aux yeux bleus ».Ceux qui, « avant la crise donnaient l’impression de tout savoir, aujourd’hui montrent qu’ils ne savaient rien », a-t-il martelé. Au journaliste de la BBC qui lui a demandé si cette déclaration n’avait pas un contenu idéologique, le président brésilien a répondu”qu’il n’avait jamais rencontré un banquier noir ».

L’intention du gouvernement brésilien est d’obtenir que la surveillance du système financier soit exercée par le Fonds Monétaire International. Mais celui-ci « doit être capable de mettre de l’ordre dans les économies des pays riches après avoir passé son temps à corriger les erreurs des pays pauvres », comme l’a précisé Celso Amorim. D’ores et déjà le Brésil revendique des changements profonds au sein du FMI, notamment en ce qui concerne la composition de son capital et les droits de vote, afin de prendre en compte le poids économique des BRIC.

Contrairement aux autres dirigeants des pays du groupe, notamment la Chine, qui vient de suggérer l’abandon du dollar comme monnaie de réserve internationale, le Brésil ne souhaite pas jouer d’égal à égal avec la nouvelle administration américaine. Tout au plus, le président brésilien demande-t-il aux pays membres du G 20 de « présenter des initiatives concrètes pour que le rétablissement de l’économie mondiale soit la plus rapide possible. Car,” a argué Lula,” si le G 20 de Londres n’est pas autre chose qu’une réunion pour se mettre d’accord sur la date d’une prochaine réunion, nous serons décrédibilisés et la crise deviendra plus profonde ». A propos, quelle est la couleur des yeux de Nicolas Sarkozy?

Any Bourrier

La Russie dans la crise

La crise économique s’est manifestée en Russie à partir d’octobre 2008, soit de manière plus tardive que dans d’autres pays de la CEI, par exemple l’Ukraine ou le Kazakhstan.

Les spécificités de l’économie russe expliquent ce décalage : une relative autonomie du système bancaire, des prix du pétrole encore élevés jusqu’en septembre-octobre 2008, l’existence « d’excédents jumeaux » - budgétaire et de la balance commerciale – qui ont agi comme protection.

Cette situation a changé en octobre 2008, avec le développement d’une crise financière qui s’est très rapidement et très brutalement propagée à l’économie réelle. Plusieurs facteurs se sont combinés et mutuellement renforcés.

Tout d’abord, la diminution des recettes pétrolières. Le cours du baril de brut est passé de 130 $ en juillet à 43$ fin décembre. Sur l’année le cours moyen a été de 90$, qui était également le cours du début d’année. Le prix du gaz, indexé sur celui du pétrole, a suivi la même tendance, de même que celui de l’ensemble des matières premières.

Ensuite, l’arrêt des investissements des industries liées à l’énergie, qui s’est répercuté sur le reste de l’économie. Face à une telle incertitude sur les recettes, toutes les décisions ont été bloquées, d’où une chute de la production industrielle. De même, l’immobilier, secteur où la flambée des prix avait été largement alimentée par la rente énergétique, est rentré en crise.

Un autre facteur: la transmission au secteur bancaire par le biais des défauts de paiement des entreprises, l’arrêt des prêts interbancaires internationaux, et la nécessité de faire face à des échéances de prêts en dollars.

Enfin, la dépréciation brutale du rouble. La chute du prix du pétrole et les craintes sur la croissance ont entraîné une chute brutale du rouble à partir d’octobre 2008. De 34,5 roubles pour un euro fin octobre, le cours est passé est passé à 38,5 roubles fin novembre, 41 roubles fin décembre et 45 roubles fin janvier 2009.

Dès lors la spirale récessionniste s’est accélérée. Résultat : dans un premier temps, l’arrêt des crédits bancaires à l’économie, asséchant la trésorerie des entreprises, même saines. On assiste parfois à des situations où les banques récupèrent les prêts de manière anticipée en ponctionnant sur les comptes-courants des entreprises.

Tous ces facteurs ont provoqué une fragilisation des grands groupes industriels privés. La plupart de ces groupes ont deux caractéristiques : ils sont très dépendants des marchés des matières premières et des produits intermédiaires (énergie, aluminium, acier, nickel…) et ils ont financé leur croissance par des emprunts en devise sur les marchés internationaux. La baisse des prix et de la demande les a soudain empêchés de faire face à leurs échéances pour des montants s’élevant parfois à des milliards d’euros.

Finalement, des faillites et licenciements massifs, notamment dans les secteurs du bâtiment, de la finance, des services, des industries mécaniques et de l’automobile. Dans l’industrie, où règne une très forte spécialisation géographique ce sont parfois des villes entières qui sont sinistrés. De plus, les baisses de salaires, avec ou sans chômage partiel, se sont généralisées, y compris dans les secteurs des services employant les salariés les plus qualifiés. En janvier 2009, le salaire réel a baissé de 25% par rapport à décembre 2008 et de 9% en glissement annuel par rapport à janvier 2008. C’est une spécificité russe, liée à la faiblesse du droit social et à l’absence de conventions collectives.

Quatrième phase, l’accélération de l’inflation. Une part importante des biens de consommation étant importée, la dévaluation du rouble a entraîné une hausse des prix de ces produits. L’inflation déjà élevée (11 à 13% sur la période 2006-2008) est passée à près de 15%. C’est un phénomène inverse de celui de la plupart des économies occidentales où la crise a entraîné un fort ralentissement de l’inflation. Il s’explique par la faiblesse, dans de nombreux secteurs, de l’offre domestique susceptible de proposer une alternative à moindre coût. De plus les producteurs d’énergie ont semble-t-il compensé la baisse des prix sur les marchés internationaux par une hausse des tarifs domestiques.

Cette accélération a eu une répercussion immédiate sur la consommation, la perte de revenus se combinant à la baisse du pouvoir d’achat liée à l’inflation. Ce phénomène a été amplifié par l’absence d’amortisseurs sociaux (allocations chômage, indemnisation du chômage partiel, prestations sociales…) qui a conduit à privilégier l’épargne de précaution.

Aujourd’hui, on assiste à une disparition de la confiance dans le système bancaire et financier, avec le retrait massif de l’argent déposé en banque – réminiscence de la crise bancaire de 1998 - ce qui a accéléré les difficultés des établissements de crédit.

Face à cette crise, le gouvernement a d’abord pratiqué la politique du déni, confortée par la relative résistance de l’économie russe jusqu’alors. Ensuite sa réaction a été de soutenir le rouble et de conforter le secteur financier. Environ 40 milliards d’euros ont été injectés dans le système bancaire, dont 60% pour les banques privées. Plusieurs milliards d’euros ont également été utilisés pour renflouer les grands groupes privés comme Rusal ou Alfa Group. Beaucoup de critiques s’élèvent pour affirmer que cet argent a surtout servi à alimenter les comptes offshore et peu à être réinjecté dans l’économie. La transformation de la crise financière en crise économique sérieuse a nécessité une inflexion dans l’urgence de la politique gouvernementale vers des mesures sociales. Plusieurs mesures ont ainsi été annoncées en janvier 2009 : passage de l’allocation chômage à 4.900 roubles (110 euros au cours de mars 2009), durée d’indemnisation portée de 6 mois à un an augmentation de 10 à 20% des retraites, création d’emplois publics temporaires (700 000 annoncés), prime aux chômeurs pour la création de leur entreprise… Ces mesures sont tardives, incomplètes, et surtout ne sont pas détaillées. Ces ambitions sont maintenant freinées par la contrainte budgétaire. A cause de la baisse du prix de l’énergie, les ressources vont diminuer de plus de 40%. Même si un déficit d’au moins 8% du PIB va remplacer l’excédent des années précédentes, les dépenses vont probablement diminuer de 7 à 8% en termes réels.

La situation fin mars 2009 et les perspectives

La crise s’installe indéniablement. Le PIB a diminué de 8% en janvier par rapport à l’an dernier. Les prévisions officielles tablent sur –2,2% pour l’ensemble de l’année mais elles sont considérées comme trop optimistes par beaucoup d’observateurs. Le nombre de chômeurs est passé de 4,8 millions à 6,1 millions (8,1% de la population active) en cinq mois. Une augmentation d’un million supplémentaire est attendue d’ici la fin 2009. En revanche, la balance commerciale est encore excédentaire, à cause de la baisse des importations. Le cours du rouble s’est stabilisé depuis fin janvier, ce permet entre autres de restreindre les montants mobilisés pour sa défense.

La question qui se pose est l’ampleur et la durée de la crise. En dépit de la brutalité de la récession, la situation est différente de celle de 1998, qui entérinait près d’une décennie de déclin économique.

Sur le plan macro-économique, la Russie possède encore des atouts. Les réserves sont encore à un niveau historique (300 milliards d’euros), même si elles ont baissé de 150 milliards en quelques mois ; le fonds de réserve, destiné à amortir les chocs conjoncturels, dispose de 150 milliards d’euros, le déficit budgétaire record fait suite à plusieurs années d’excédents eux aussi records. Le taux de chômage « officiel » reste comparable à celui des principaux pays européens

De fait, en raisonnant sur moyen terme, les corrections semblaient inévitables.

La chute extrêmement rapide du prix du baril de pétrole ne doit pas faire oublier qu’il retrouve son cours de janvier 2005 (42$), niveau à l’époque considéré comme assez élevé et deux fois et demie supérieur à celui de janvier 98. De même, la dépréciation de 30% du rouble ne fait qu’à peine corriger son appréciation en termes réels (compte tenu de l’inflation) depuis 2005, par rapport au dollar comme à l’euro. Au total, la croissance moyenne de la décennie, même en tenant compte d’une baisse du PIB de plus de 2% en 2009, sera supérieure à 6%.

Cependant, deux facteurs impactent négativement les perspectives de sortie de crise : celle-ci s’inscrit dans un contexte de récession internationale et elle impacte beaucoup plus l’économie réelle qu’en 1998. Le contexte international pèse sur le prix du pétrole, mais entraîne aussi une instabilité monétaire qui rend difficile et coûteux tout pilotage des taux de change.

Reprise économique ou récession ?

Plusieurs paramètres conditionnent les modalités d’une reprise économique :On peut citer notamment les besoins de financement de l’Etat à court-terme. La principale ponction sur les réserves a été celle destinée à la défense du rouble, et dans une moindre mesure pour le sauvetage des banques.
Si une intervention massive est nécessaire au-delà des 150 milliards d’euros déjà dépensés, et la tension sur les ressources publiques sera très forte. Si le taux de change se stabilise comme il l’a fait depuis fin janvier 2009, la Banque centrale ayant acté la dévaluation de fait et ayant fixé un objectif de taux raisonnable, restera le seul déficit budgétaire, qui est gérable compte tenu des réserves accumulées.

L’évolution du prix du pétrole : une stabilisation ou une légère remontée conforterait l’économie russe et permettrait de revenir assez rapidement à l’équilibre budgétaire, en stoppant également la dépréciation de la monnaie. La poursuite de la baisse sous les 40 dollars le baril renforcerait le cercle vicieux actuel.

La capacité de l’Etat à réinjecter des ressources financières dans l’économie. L’aspect quantitatif est moins important que le problème structurel : contrairement à ce qui s’est passé aux Etats-Unis et à nombre de pays occidentaux, aucune contrepartie n’a été demandée en matière d’engagement de crédits à l’économie, de prise de participation publique ou de gouvernance. A court terme l’efficacité de l’action publique passe par des ressources affectées à des programmes précis et par un meilleur contrôle de des flux d’aide. A moyen terme une réorganisation complète du système bancaire est nécessaire.

L’ampleur de la destruction du tissu économique. La chute brutale de l’investissement et de la consommation, ainsi que le quasi-arrêt du financement bancaire, on déjà généré des licenciements et des faillites. Il semble cependant que la stratégie des entreprises ait été de privilégier le maintien en poste des salariés, même avec du chômage partiel ou une baisse massive de revenus. Cette stratégie n’a qu’un temps : soit les facteurs externes (taux ce change, cours du pétrole) s’améliorent rapidement et le choix se révélera pertinent, soit la situation continue de se dégrader, avec des conséquences sur la suivie de plusieurs de milliers d’entreprises, donc une crise beaucoup plus longue et durable de l’économie réelle.

A terme, surtout, la crise Russie devra surmonter les faiblesses structurelles de son économie, qui n’ont pas été corrigées dans la décennie 2000 :

Un secteur financier insuffisamment développé et opaque. La crise financière s’est rapidement propagée à l’ensemble de l’économie par suite de la faiblesse des établissements financiers, qui ont brusquement coupé les crédits aux entreprises. Les aides publiques ont été utilisées pour leur permettre de rembourser leurs dettes internationales, non pour financement le reste de l’économie. De plus, les banques étrangères qui avaient joué un rôle important dans la sortie de crise après 2000 sont en position beaucoup plus faible.

L’absence de contrôle sur les grands groupes privés. Ceux-ci se sont développés au moyen de montages financiers faisant appel à l’endettement en devises. Ils demandent maintenant l’aide de l’Etat, qui est accordée sur des critères largement politiques mais sans aucune visibilité sur l’utilisation des fonds pour sauvegarder les entreprises et les emplois.

L’incapacité de l’industrie nationale à prendre le relais des importations. C’est particulièrement vrai dans des secteurs comme l’alimentation ou l’habillement. Les efforts annoncés par le gouvernement depuis près d’une décennie ont été trop tardifs et insuffisants pour faire émerger une véritable industrie nationale dans de nombreux domaines. Le potentiel scientifique et technique du pays est encore sous-exploité. Le seul secteur où des mesures relativement efficaces avaient été prises, l’industrie automobile, est également celui qui a été confronté à une crise mondiale.

L’absence d’amortisseurs sociaux. C’est probablement un des facteurs les plus importants dans l’accélération de la crise : toutes les mesures prises par les entreprises se sont immédiatement répercutées au niveau de la consommation des ménages, ce qui renforce les tendances à la récession.

Les modalités d’une sortie de crise dépendent donc de trois types de facteurs :
Evolution des paramètres économiques à court terme, notamment du cours de l’énergie et des taux de changes ;
Capacité à réaliser les mutations structurelles de l’économie russe. Entre un secteur étatique encore bureaucratique et des grands groupes privés orientés sur le court-terme la Russie doit favoriser l’émergence de nouveaux acteurs industriels, axés vers l’innovation et le développement du potentiel humain du pays.
Evolution du contexte politique et social, et en particulier mise en place – ou non – d’instruments de protection sociale dont le manque est cruellement mis en évidence.

Autant les paramètres à court terme s’imposent largement aux pouvoirs publics, autant les autres facteurs vont être un des enjeux de la politique publique dans les prochains mois.

Jean-Louis TRUEL