Dans quelques semaines, le gouvernement fédéral indien devra se prononcer sur une proposition d’amendement de l’article 125 du Code Pénal lancée récemment par le gouvernement de l’Etat du Maharashtra. Cet amendement vise à reconnaître l’existence légale de « l’autre femme », c’est-à-dire toute femme qui vit ou a vécu hors mariage avec un homme pendant « un certain nombre d’années ». L’objectif des autorités de cet Etat de l’ouest de l’Inde est de protéger les femmes de l’ombre, maîtresses ou concubines, en leur accordant les mêmes droits que l’épouse légitime.
S’agit-il pour autant de légaliser la bigamie et l’adultère dans un pays où le mariage est perçu comme un facteur de stabilité et d’harmonie sociale ? Pas tout à fait puisque la cohabitation d’un homme et d’une femme non mariés existe depuis longtemps dans certains Etats comme le Gujarat où il peut s’appeler mariage consensuel (gandharva vivah) ou contrat d’amitié (mitra karar). En fait, les autorités de Bombay veulent surtout adapter la législation à la nouvelle situation des femmes, qui a évolué remarquablement ces dix dernières années en Inde.
A New Delhi, le gouvernement fédéral a lui aussi lancé un mouvement dans ce sens : depuis l’année dernière, des lois favorables aux femmes sont votées à tour de rôle par le Parlement indien. En octobre 2007, par exemple, une loi sur les violences conjugales et familiales a été approuvée. Début 2008, une autre loi, portant cette fois sur la reconnaissance des enfants illégitimes, a accordé enfin leurs droits à des millions d’Indiens dont les parents ne se sont jamais mariés et a également supprimé l’usage de certaines expression péjoratives comme « fruit de l’adultère ». En avril dernier, le Premier ministre Manmohan Singh a lancé une campagne intitulée « Sauvons les filles » destinée à lutter contre l’avortement ou la mort donnée juste après la naissance aux bébés du sexe féminin. Selon l’expert indien Ashish Bose « on compte environ 500 000 avortements de filles chaque année en Inde ». Dans un discours qui a fait date, le Premier ministre a pointé du doigt les « maladies sociales » dont sont victimes ses compatriotes. Il a nommé parmi les plus graves l’illettrisme, le mariage imposé aux enfants et la précarité.
Mais aujourd’hui ces femmes sont décidées à se battre pour la reconnaissance de leurs droits. Lors de sa visite en France, invitée par le Women’s Forum de Deauville, Sampat Pal, la fille de berger de l’Uttah Pradesh qui a fondé « le gang en sari rose », a laissé une forte impression par son énergie et par sa volonté de défendre ses sœurs les plus pauvres. Comme elle, d’autres ont pris la tête d’une lutte qu’elles ne veulent pas voir assimilée au combat féministe de l’Occident. Leur but est de faire évoluer les mentalités et d’alléger le poids de la tradition. Lorsque on sait que toutes les trois minutes une femme est violée ou tuée en Inde, que la coutume du « sati », obligeant les veuves à s’immoler sur l’autel de la crémation de leur mari, en dépit de son interdiction en 1987 reste vivante dans certaines communautés, on comprend les raisons qui animent ces combattantes.
Paradoxalement, la mobilisation des femmes doit beaucoup au progrès économique et à certaines caractéristiques de la croissance indienne actuelle. Car depuis que ce pays – notamment l’Etat du Maharashtra – rentré de plein pied dans la mondialisation, est devenu l’un des premiers au monde dans le domaine des nouvelles technologies, les femmes ont découvert l’existence d’excellentes opportunités dans le monde du travail. Ingénieurs, cadres, employées dans le secteur des services, ou simples ouvrières, elles ont vu un monde aussi prometteur que les fables de Bollywood apparaître devant leurs yeux. Ces opportunités ont permis aux indiennes non seulement de gagner de l’argent mais aussi de s’émanciper de la tutelle masculine. Dans le Maharashtra, d’où est originaire l’amendement à l’article 125 du Code Pénal, on mesure cette émancipation par le nombre d’échecs conjugaux : sur cinq mariages, deux terminent en divorce.
Any Bourrier
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