Certes, les grandes lignes du plan de lutte contre la crise financière mondiale n’ont pas convaincu les experts et le scepticisme domine les commentaires sur les réponses apportées par le G20 réuni à Washington la semaine dernière. Tout compte fait, les chefs d’Etat et de gouvernement des pays industrialisés et émergents ne s’en sont tenus qu’à des déclarations de principes. D’autres assurances de la même nature avaient été données, en vain, lors des sommets précédents du G8. Ce n’est donc pas la première fois que les pays riches s’engagent à faire respecter « les principes de transparence, de meilleure régulation et de coopération ». Cette fois, leurs promesses seront-elles tenues ? En l’absence du nouveau président américain, dont on ne connaît pas les options en la matière, nul ne peut prévoir si la réunion extraordinaire du G20 a mis fin effectivement à un monde binaire dominé sans partage par les Etats-Unis
Mais pour les émergents le scepticisme n’est pas de mise. Avec le lyrisme qui caractérise ses prises de position sur la scène internationale, le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva a défini le sommet de Washington comme le berceau d’un nouveau monde multipolaire. « Les organisation existantes et les règles internationales mises en place ont été rejetées par l’Histoire. Le G8 n’a plus de raison d’exister, les économies émergentes doivent être prises en considération dans le monde globalisé d’aujourd’hui. Le FMI et la Banque mondiale doivent s’ouvrir à une plus grande participation des pays en développement. Cela veut dire une voix plus forte, une représentation et un droit de vote pour eux » a-t-il déclaré. Lula a été soutenu par le Premier ministre indien qui a souhaité, lui aussi, la transformation du G20 en un forum plus adapté au traitement des crises économiques globales.
La naissance d’un monde multipolaire, qui accorderait un rôle accru aux BRIC -à la hauteur de leur poids économiques au sein des institutions financières internationales - serait donc la principale conséquence du sommet de Washington. D’ores et déjà la Chine, l’Inde et le Brésil s’apprêtent à augmenter leur contribution à ces institutions nées lors de la rencontre des pays vainqueurs de la deuxième guerre mondiale à Bretton Woods en 1944, qui avait consacré l’hégémonie des Etats-Unis et de leur monnaie, le dollar. Les dirigeants communistes chinois, débarqués à Washington en sauveurs du capitalisme, ont été appelés à voler au secours du FMI. Le vice gouverneur de la Banque centrale chinoise Yi Gang a répondu en assurant que « la Chine participerait activement aux opérations de sauvetage en intervenant de différentes manières, en prenant part notamment aux initiatives à partir de plateforme du FMI ». En échange, le gouvernement chinois souhaite obtenir satisfaction en ce qui concerne sa principale revendication, c’est-à-dire, un traitement plus équitable au sein de cette organisation. En effet, Pékin voit d’un très mauvais œil le droit de veto dont dispose Washington lors des prises de décision importantes. La Chine voudrait surtout augmenter son droit de vote, qui ne dépasse guère les 3,7% actuellement. De même, la Belgique a un poids 50% supérieur à celui du Brésil et la France de 32% supérieur à celui de l’Inde.
Appelé à améliorer sa représentativité, « parce que la représentation et la participation des économies émergents doivent être accrues », comme l’affirme le communiqué final du sommet, le FMI ne semble pas pressé de s’engager à examiner l’extension du pouvoir de vote des BRIC. Le directeur général de l’institution Dominique Strauss-Khan a estimé que « dans le conseil d’administration du FMI, la force de tel ou tel pays ne dépend pas que de ses droits de vote et que donner plus d’influence à des pays émergents ne passe pas uniquement par cette question. » Il a expliqué que « l’influence d’un pays dans le FMI se juge aussi au nombre de chercheurs et de salariés qui viennent de ce pays ». Quoi qu’il en soit, les BRIC sont décidés à se battre pour peser davantage sur les décisions d’une institution qui a été longtemps honnie chez eux en raison des plans de redressement imposés aux gouvernements en échange de son aide.
Le mot du président brésilien « Un monde multipolaire est enfin né » souligne en quelque sorte la fin de la toute puissance économique et financière américaine puisque désormais ce pays, où est née la pire des crises mondiales depuis celle de 1929, ne peut plus prétendre à décider seul de l’avenir de la planète. « C’est une petite révolution que l’histoire retiendra », selon le commissaire européen au développement Louis Michel. A ses yeux, après cet évènement qu’il qualifie d’historique, « on ne pourra plus jamais tenir un sommet comme celui-là sans la présence des pays émergents. » Le commissaire européen est persuadé « qu’assez rapidement on devra prendre des mesures qui seront de petites révolutions, par exemple, une autre représentation au Fonds Monétaire international, à la Banque Mondiale, probablement un fonctionnement différent de l’OMC. On retiendra de ce sommet comme une sorte de rupture qui permettra de basculer dans une nouvelle période de l’Histoire », a-t-il affirmé.
Any Bourrier
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