D’importants investissements avaient été faits par la ville de Lyon. Le Medef avait appelé ses adhérents à participer massivement au Forum des Affaires. Sous la houlette de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, les PME étaient elles aussi conviées. Des hommes politiques, des patrons, des experts en sinologie avaient prévu le déplacement. Tout ce beau monde devait se réunir au Palais des Congrès lyonnais pour accueillir la Chine, troisième puissance économique mondiale, principale destination des investissements occidentaux en Asie et détenteur des plus grosses réserves de change du monde. En période de crise financière le sommet annuel UE Chine devait être à la fois un moment privilégié des relations bilatérales et une bonne opportunité pour renforcer les échanges entre les deux géants afin de limiter les risques d’une récession mondiale qui se met en place.
Mais la Chine n’est pas venue. Elle a préféré annuler le rendez-vous programmé pour le 1er décembre, invoquant comme prétexte une rencontre entre Nicolas Sarkozy et le Dalai Lama en Pologne, où les détenteurs du Prix Nobel de Paix sont conviés à fêter le 25ème anniversaire de la remise de ce prix à l’ancien président Lech Walesa. Une rencontre qui, même si elle ne sera pas en tête-à-tête mais en groupe, est inacceptable pour les dirigeants chinois. A leurs yeux, la question du Tibet n’est pas négociable car elle touche un point sensible sur lequel la nomenklatura communiste fonde sa légitimité : la souveraineté de la Chine.
Les dirigeants chinois semblent ne pas avoir mesuré les conséquences de cette décision brutale et sans précédent sur le partenariat stratégique, la pierre angulaire des relations entre la Chine et l’Union Européenne depuis une dizaine d’années. Ils n’ont pas évalué non plus les mauvais effets de cette annulation sur les relations économiques avec l’Europe, premier partenaire commercial de la Chine, au moment où l’économie chinoise est à son tour sérieusement touchée par la récession mondiale.
Il y a dans cette affaire beaucoup d’incompréhension de part et d’autre. Côté chinois, c’était une erreur de prendre les démonstrations de sympathie des Européens envers la Chine pour de la faiblesse. Deuxième erreur d’appréciation : comme la tentative d’ intimidation qui a précédé la visite du Dalai Lama en France en août dernier a été payante, puisque Nicolas Sarkozy ne l’a pas rencontré et n’a pas boycotté les Jeux Olympiques comme il l’ avait envisagé, Pékin a eu recours pour la deuxième fois à la même rhétorique menaçante croyant que le président français allait, de nouveau, se soumettre à son diktat. Mais les dirigeants chinois se sont trompés sur sa détermination puisqu’il a maintenu son voyage en Pologne et a confirmé sa présence à la cérémonie organisée par Walesa à Gdansk le 6 décembre.
Côté européen, la difficulté de comprendre les motivations chinoises ainsi que les intérêts nationaux ont conduit à des divisions qualifiées d’ « absurdes » entre les Etats membres. Selon François Godement, directeur d’Asia Centre à l’Institut de Sciences politiques « ce geste agressif de la part de la Chine a été facilité par les divisions entre les Européens. Tout le long de l’année, les dirigeants de l’UE ont démontré une scandaleuse incapacité à se coordonner sur le dossier tibétain. Le spectacle désolant des divisions européennes sur la gestion de la crise économique et financière a confirmé aux dirigeants chinois que l’Europe n’est pas un acteur uni et qu’elle peut être provoquée publiquement sans conséquence politique significative ».
Mais l’incompréhension mutuelle n’explique pas tout. En estimant « qu’il revient à Paris de créer les conditions favorables à la tenue du sommet entre la Chine et l’UE, » comme l’a assuré avec fermeté le porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères Qin Gang, il est clair que la cible est le président français . Le régime chinois se méfie de Nicolas Sarkozy, perçu à Pékin comme inconstant et imprévisible, surtout si on le compare à son prédécesseur Jacques Chirac. L’ancien président, fin connaisseur des codes du monde chinois, était « un ami de la Chine », expression qui qualifie tous ceux disposés à fermer les yeux sur les dérives d’un régime autoritaire et répressif. Or, depuis son premier voyage officiel dans ce pays, Sarkozy semble réticent à enfiler cet habit lourd de conséquences. Ainsi, lorsque en tant que ministre de l ’Intérieur il s’était rendu à Pékin pour la signature d’une série d’accords entre la France et la Chine destinés à contrer l’immigration clandestine, le courant n’est pas passé, comme le confirment des diplomates en poste à Pékin au début des années 2000.
Cette affaire sert aussi les intérêts stratégiques des dirigeants chinois. Comme il a été vérifié à plusieurs reprises dans le passé, lors des tensions avec le Japon, par exemple, ce bras de fer avec l’Europe permet de mobiliser la population autour d’un thème qui a toujours fait recette : le nationalisme. Les Han, la majorité ethnique en Chine, soutiennent à fond le pouvoir à chaque fois que celui-ci, grâce à une propagande massive, fait croire que l’intégrité territoriale du pays est menacée, surtout si cette menace provient de l’Occident, coupable d’avoir humilié la Chine au 19ème siècle, à l’occasion de deux guerres de l’opium. Face à la récession qui a déjà provoqué la fermeture de plusieurs milliers d’usines dans le sud du pays, face à l’augmentation du chômage, face à un taux de croissance en perte de vitesse et aux dangers d’instabilité dans les campagnes, Sarkozy apparaît comme le bouc émissaire parfait, l’épouvantail idéal pour un régime tétanisé par la crise et par la peur de perdre le contrôle de cet immense pays.
Any Bourrier
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