Le gouvernement pakistanais vient d’annoncer qu’il a arrêté seize personnes « plus ou moins » liées au Lashkar-e-Taïba ( LeT), un groupe islamiste dont deux chefs, Zakhi-ur-Rehman Lakhvi et Mohammed Hafeez Saïd, sont accusés par l’Inde d’être les cerveaux des attentats de Bombay. Les commandants des actions armées du Lashkar-e-Taïba, dont le nom signifie « l’armée des purs », auraient été décrits comme les planificateurs des attaques par Muhammad Ajmal Kasab, le seul assaillant qui a survécu au carnage.
Ces arrestations confirment en quelque sorte les accusations de New Delhi selon lesquelles les terroristes venaient tous du Pakistan. Elles renforcent également l’exigence indienne pour qu’Islamabad livre une vingtaine de suspects figurant sur une liste élaborée en 2001, juste après les attentats contre le Parlement indien. Ils seraient pour la plupart des militants du LeT, un mouvement djihadiste très actif au Cachemire indien malgré son interdiction par le gouvernement pakistanais en 2002, dans le cadre de la coopération entre le Pakistan et les Etats-Unis pour faire la guerre au terrorisme après le 11 septembre 2001. Le camp d’entraînement du Lashkar dans cette province disputée par l’Inde et par le Pakistan depuis 60 ans a été investi par les forces de sécurité envoyées par Islamabad, qui ont bloqué toute la zone autour de Shawai, une banlieue de Muzzaffarabad, la capitale régionale du Cachemire pakistanais.
Mais une fois la responsabilité des fondamentalistes du LeT prouvée, reste à savoir s’ils ont agi seuls ou s’ils ont bénéficié de complicités au Pakistan. Les djihadistes avaient-ils la capacité de perpétrer des attentats si parfaitement réglés ? Il est vrai qu’ils disposent de moyens financiers très importants obtenus grâce aux réseaux caritatifs musulmans de l’Asie du Sud et des pays du Golf, notamment l’Arabie Saoudite. Mais à la lumière des circonstances qui ont entouré les diverses attaques contre des hôtels de luxe et contre la gare de Bombay - par exemple, les armes utilisées par les terroristes proviennent d’une fabrique qui appartient à l’armée pakistanaise - le doute est permis.
Dans ce cas, les regards se tournent vers l’ISI, Inter-Services Intelligence, le service d’espionnage issu de l’armée pakistanaise qui a longtemps joué le rôle d’ ange protecteur, voire de créateur du LeT. Même si l’on considère que ce mouvement n’est que la branche armée du Markaz ud Dawa-wal-Irshad, le parti politique fondé en 1985 par le professeur d’études islamiques Hafiz Saeed, à Lahore, il a toujours été perçu comme « une créature » de l’ISI, qui l’a instrumentalisé à plusieurs reprises pour lutter contre la présence indienne au Cachemire. D’ailleurs, la plupart de ses camps d’entraînement se trouvent dans cette province, où se concentre le gros de ses activités militaires. En outre, il est difficile de comprendre comment, après son interdiction de 2002, le LeT aurait pu agir aussi ouvertement s’il n’avait pas été soutenu par des officiers haut placés de l’armée pakistanaise.
Les autorités indiennes disposent d’ une série d’indices permettant de montrer l’ISI du doigt. Par exemple, l’un des commandants djihadistes, Zarrar Shah, un spécialiste des communications soupçonné d’être au cœur des préparatifs des attentats de Bombay, assure également la liaison du mouvement avec l’ISI. Selon les services de renseignement américains, qui ont pu enregistrer les conversations entre les terroristes et des opérationnels de l’ISI lors de l’attentat contre l’ambassade de l’Inde à Kaboul, au début de l’année, les rapports entre les services secrets pakistanais et le LeT sont évidents puisqu’ils détiennent des preuves formelles que certains officiers de l’ISI auraient commandé l’opération afghane de bout en bout. La CIA aurait aussi obtenu des documents prouvant que l’ISI a entraîné et soutenu d’autres opérations des fondamentalistes.
Toutefois, les relations entre les services secrets et le LeT ne seraient plus aussi bonnes qu’auparavant. Selon des observateurs européens, l’ISI aurait perdu une partie de son influence sur ce mouvement en raison d’une série de facteurs qui sont à l’origine de son émancipation Elle serait le résultat d’abord des réseaux qu’il a mis en place dans la région et même plus loin, comme son étroite collaboration avec la Jamaah Islamiyah indonésienne. Ensuite, l’utilisation intensive de l’Internet pour le recrutement de nouveaux combattants a eu comme résultat le renforcement de ses troupes. Enfin, les djihadistes ont trouvé chez Al Qaîda un protecteur plus fiable et plus proche de leurs préoccupations, en particulier la fidélité aux principes du Coran, l’imposition de la Charia et la lutte contre la présence des puissances occidentales aussi bien en Afghanistan qu’en Irak. Il est vrai que les liens des fondamentalistes pakistanais avec Al Qaïda se sont renforcés dernièrement, comme le prouve l’arrestation dans une des caches du LeT à Faisalabad, d’ Abu Zubaydah, un membre important de l’organisation de Ben Laden.
Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : le Lashkar-e-Taïba est bel et bien à l’origine du massacre de Bombay puisque les preuves avancées par l’Inde ont forcé le Pakistan à prendre des mesures contre le principal mouvement fondamentaliste agissant sur son territoire. La question qui se pose maintenant est celle de savoir si Islamabad acceptera de les livrer à l’Inde une fois leur responsabilité parfaitement confirmée. Ou si, arguant le manque de preuves, les autorités pakistanaises essaieront de les protéger, contre toute évidence, comme c’est leur habitude. Dans le passé, le gouvernement pakistanais avait arrêté des extrémistes sous pression des Etats-Unis mais aucun n’est resté longtemps en prison. Les Pakistanais ne veulent pas prendre des mesures contre les suspects ” avec un fusil indien ou américain pointé vers nous”, comme l’a expliqué une source militaire à Islamabad. La balle est donc dans le camp du Pakistan et il revient au président Ali Asif Zardari d’agir avec pragmatisme et bon sens pour d’éviter que la crise actuelle ne dégénère et ne se transforme en affrontement ouvert avec des conséquences à ce jour imprévisibles.
Any Bourrier
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