Peut-on faire confiance à Vladimir Poutine lorsqu’il lance, à Davos, son projet d’un traité international sur l’énergie ? Certes, l’établissement d’un cadre légal pour la sécurité énergétique internationale est souhaité par les dirigeants du monde depuis bon nombre d’années et il est également exigé par les experts en raison de la crise économique actuelle. Tous sont conscients que, faute d’une stabilisation du commerce de l’énergie, le monde court à la catastrophe.
Mais pour quelle raison les partenaires économiques de la Russie devraient-ils signer un chèque en blanc à Vladimir Poutine ? Depuis son arrivée au pouvoir, il n’a cessé de transformer les ressources énergétiques de son pays en une arme au service de la reconquête de l’ancien empire, à la manière des czars ou à la manière des soviétiques.
Selon des chercheurs du think tank américain Brookings Institution cités par le quotidien New York Times, en 1997, lorsqu’il était maire adjoint de Saint Petersbourg, l’actuel premier ministre avait obtenu un doctorat en économie et avait publié, à cette occasion, une thèse sur les ressources naturelles russes. Après une lecture approfondie du texte, les chercheurs américains ont découvert qu’environ 16 pages de cette thèse avaient été copiées d’un livre très connu des élèves des écoles de commerce aux Etats-Unis, intitulé « Strategic Planning and Policy », rédigés par les économistes David I. Cleveland et William R. King de l’Université de Pittsburgh. Dans ce texte, qu’il a signé, Poutine souligne la nécessité de mettre à la tête des entreprises un grand stratège, avec vision, autorité et pragmatisme pour diriger ce secteur sans foi ni loi qui est celui de l’exploitation et du commerce des matières premières.
De la thèse à la mise en pratique il n’y a eu qu’un pas. Dès l’année 2000, l’homme qui allait gouverner la Russie d’une main de fer s’est employé à mettre en oeuvre une politique d’utilisation du pétrole et du gaz dans deux directions : en interne, comme levier de la croissance russe et hors des frontières, comme avis au monde que son pays était de retour sur la scène internationale. En même temps, la Russie a établi un réseau d’approvisionnement énergétique qui a sonné le glas de l’indépendance fraîchement acquise des petits pays géographiquement situés dans sa sphère d’influence. A Davos, on se souvient de la tirade de Dimitri Medvedev s’adressant à un parterre de décideurs mondiaux en février 2006. Il assurait alors à un auditoire médusé que « nous ne demandons à personne d’aimer la Russie mais nous ne permettons à personne de nuire à ses intérêts ».
La signature d’un partenariat stratégique avec Cuba cette semaine à Moscou, le voyage « impérial » de Medvedev en Amérique Latine l’année dernière – avec des démonstrations de force militaire lors des manœuvres conjointes avec les forces armées vénézueliennes – l’invasion de la Georgie, la crise énergétique avec l’Ukraine, les tentatives d’intimidation envers tous les pays – de l’Autriche à l’Azerbaïdjan - tentés par le projet de pipeline européen Nabucco, les accords stratégiques avec certains pays de l’Asie Centrale, les protocoles pour l’exploitation des ressources gazières signés avec le nouveau président turkmène Gurbanguly Berdymukhammedov à la barbe des envoyés européens, la mise en place accélérée du pipeline South Stream pour contrer le Nabucco, bref, les initiatives du premier ministre montrent clairement que son objectif est de donner à son pays le monopole de l’approvisionnement énergétique non seulement en Europe mais dans d’autres régions du monde, notamment l’Afrique. Car il ne croit plus à la seule puissance militaire d’un pays. Vladimir Poutine est persuadé que les liens de dépendance tissés avec des pays non producteurs d’énergie permettront de retrouver la grandeur perdue lors de l’effondrement de l’Union Soviétique.
Cependant, cette stratégie bute souvent sur des écueils : la chute du prix du pétrole et du gaz et la fuite des capitaux ont mis brutalement fin à la longue période de forte croissance qu’a connu la Russie depuis 2000. Les prévisions de croissance de la Banque mondiale sont tombées de 6% à 3% en 2009. En outre, cette même Banque estime que les oligarques russes ont perdu autour de 300 milliards de dollars alors que la valeur de leurs actifs s’est effondrée. La valorisation de la Bourse a fondu de 70% entre mai et décembre 2008. Et la crise, limitée au départ au secteur financier, s’étend maintenant vers les secteurs de l’économie réelle. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que, à Davos, Vladimir Poutine ait fait des gestes vers Washington et l’Union Européenne, afin d’améliorer des relations qui se sont détériorées depuis que ce stratège hors pair a décidé de faire revivre un âge d’or à la grande Russie.
Any Bourrier.
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