Depuis novembre 2008 les Brésiliens savent que, pour la première fois dans leur histoire, ils auront la possibilité d’élire une femme à la présidence de la République. Il y a quatre mois, en effet, les déclarations très officielles du ministre de la Justice Tarso Genro à la presse assuraient que le président Luiz Inacio Lula da Silva avait fait le choix de la personnalité politique qu’il souhaitait voir lui succéder.
« En octobre 2010 », assurait le ministre de la Justice, « Dilma Roussef sera notre candidate. »
Peu connue du grand public, malgré son passage par le ministère de l’Energie entre 2003 et 2005, elle est l’une des personnalités les plus influentes et puissantes du gouvernement actuel grâce à ses deux casquettes : celle de ministre et chef du cabinet présidentiel et celle de patronne du Programme d’Accélération de la Croissance ou PAC, le projet phare de Lula pour moderniser l’économie.
Mais à vingt mois de l’élection présidentielle, les instituts de sondage lui accordent à peine 5% des voix. Dilma Roussef n’est pas une femme charismatique et son mauvais caractère lui cause problème : certains lui reprochent sa dureté, d’autres son dogmatisme. Mais elle n’y prête pas une attention particulière car les attaques de ses ennemis politiques actuels ne sont rien comparées à ce qu’elle a vécu dans le passé. Car cette dame au visage fermé, aux allures de vieille fille aigrie, qui aux yeux de ses camarades de gauche est une véritable héroïne, a forgé son caractère dans la résistance à une dictature répressive et brutale. D’où le surnom de « Jeanne d’Arc » que lui a attribué la police politique en raison de son refus de ne jamais livrer le nom de ses camarades de la guérilla malgré les tortures qu’elle a subies.
Son parcours est semblable à celui de beaucoup d’autres jeunes brésiliens fils d’immigrants européens qui, dans les années 60, se sont mobilisés contre le régime militaire jusqu’à créer des mouvements de résistance armés particulièrement bien structurés. L’influence de son père, l’avocat Petar Russef, fils d’immigrants partis de Bulgarie à la recherche d’une vie meilleure en Amérique du Sud, explique en partie son engagement précoce. Un autre homme a également joué un rôle important dans ses choix politiques, son premier mari Claudio Galeano Linhares. Mais la jeune Dilma n’aurait pas pu devenir une apprentie révolutionnaire sans la contagion de l’ambiance qui régnait à l’époque dans le sud du Brésil. Divorcée de Linhares, elle avait refait sa vie avec Carlos Franklin de Araujo, un camarade de lutte politique. Originaire de Porto Alegre, il s’y était installé avec sa future épouse en 1970.Agée d’à peine 23 ans, Dilma Roussef partageait alors sa vie entre les mouvements d’extrême gauche et la faculté d’économie. Inscrite à la prestigieuse Université Fédérale du Rio Grande do Sul elle était devenue rapidement l’une des leaders de la résistance de la jeunesse sudiste, réprimée et pourchassée par les généraux au pouvoir.
Terre nourricière des plus grandes vocations politiques du Brésil moderne comme celle de Getulio Vargas, qui a exercé le pouvoir pendant des décennies ou celle de João Goulart, l’Etat du Rio Grande do Sul et sa capitale Porto Alegre ont résisté longtemps aux militaires et n’ont cédé à leur dictature qu’après avoir été contraints par la force. Destitué par les généraux en 1964, Goulart était un cacique de la politique sudiste ainsi que son beau-frère, le gouverneur Leonel Brizola, qui a essayé en vain de résister aux nouveaux maîtres du pays avant d’être contraint à l’exil.
Les « gauchos », surnom donné aux habitants du sud du Brésil, ont de tout temps été tentés par la rébellion et l’insoumission. Comme tant d’autres dans ces années de plomb, la jeune fille d’origine bulgare a voulu elle aussi prendre les armes et s’associer à la guérilla d’extrême gauche dont la source idéologique provenait soit des écrits de Che Guevara, soit des idéaux de Mai 68 en France et en Allemagne. Dilma Roussef a milité d’abord au sein du « Commando de Libération Nationale », avant de se joindre au groupe « Politique ouvrière ». Un combat qui a pris fin au début des années 70, au moment de son arrestation par la police politique. Jugée et condamnée par un tribunal militaire, la jeune femme a été détenue et torturée régulièrement pendant trois ans.
Le retour de la démocratie lui a donné l’occasion de se lancer dans une carrière politique qui sera régionale dans les années 90 pour devenir nationale lorsque Lula, le dirigeant du Parti des travailleurs auquel Dilma Roussef a adhéré en 1999, l’invite à faire partie de son cabinet, d’abord comme ministre de l’énergie, ensuite comme ministre chef du cabinet présidentiel, un poste équivalent à celui d’un premier ministre en France. Selon la plupart des observateurs politiques, elle a su imposer son style, fait d’exigence et de sérieux, au sein d’un gouvernement où les femmes sont particulièrement absentes.
Souhaite-t-elle être la candidate de son parti et bénéficier de la formidable popularité du président sortant qui a frôlé le taux record de 84% d’opinions favorables en janvier? Même si elle n’en parle jamais, Dilma Roussef est visiblement décidée à y aller. Mais pour plaire aux électeurs dans un pays où la culture du corps est une religion, il fallait atténuer cette image de mère sévère qui lui colle à la peau. Dilma Roussef a fait ce que font en général ses compatriotes, qui vont chez le chirurgien refaire leur visuel comme, en France, on va chez le dentiste. Le lifting a été total, comprenant l’ovale du visage, les paupières, les rides du cou. Pour éviter les paparazzi, la future candidate s’est réfugiée discrètement dans une clinique huppée de Porto Alegre. Début janvier, sa première apparition en public avec un visage rajeuni a eu lieu lors de l’ouverture de la Semaine Internationale de la Mode à São Paulo et la ministre a été plus photographiée que les mannequins venus du monde entier.
Depuis, sa photo fait la une des journaux brésiliens – avec la mention avant et après - en raison du message politique que cette chirurgie révèle et des résultats obtenus « Avons-nous combattu tant d’années pour en arriver là ? » demande Dilma Roussef à un camarade du Parti des Travailleurs, lifté lui aussi, dans un dessin humoristique assassin publié par le quotidien O Globo. Signe des temps, comme Henri IV pour qui Paris valait bien une messe, pour les anciens révolutionnaires brésiliens le pouvoir vaut bien un lifting.
Any Bourrier
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