
Jin Xide était l’exemple parfait de l’intellectuel tenté par la politique dont le talent et la compétence feraient de lui sûrement un jour une personnalité de premier plan en Chine. Issu de la minorité coréenne qui vit dans la province chinoise de Yanbian, près de la frontière nord-coréenne, polyglotte, parlant couramment le japonais, le coréen et l’anglais, cet apparatchik de 55 ans était l’un des chercheurs le plus en vue de l’Académie chinoise de Sciences Sociales. Sa carrière aurait pu être brillante, elle s’est terminée fin janvier lors de sa démission et de son arrestation par la police politique, sous l’accusation « d’avoir livré des secrets d’Etat ». Son crime ? Avoir déclaré publiquement que Kim Jong-il, l’homme fort de la Corée du Nord, est très malade. Jin Xide a brisé un tabou car, pour les dirigeants chinois, l’état de santé – et par conséquent la succession – de Kim Jong-il est un secret d’Etat, l’avenir du régime nord-coréen étant actuellement l’un des sujets les plus sensibles de la politique étrangère de la Chine.
Hillary Clinton ne subira pas le même sort. Elle aussi a commis une bourde en parlant ouvertement de la succession à Pyongyang pendant sa tournée asiatique qui doit se terminer à Pékin. Barack Obama pourra difficilement se passer de ses services pour une raison aussi puérile. D’autant plus que, en s’adressant aux journalistes qui l’accompagnent dans sa première tournée asiatique, la nouvelle secrétaire d’Etat n’a rien fait d’autre que dire tout haut ce que les observateurs pensent tout bas : la solution de la crise nucléaire nord-coréenne dépendra de l’évolution de la santé du Cher Leader et de la manière dont il va gérer sa succession. Hillary Clinton a souligné à juste titre qu’ « un processus de succession, même pacifique, est la source de beaucoup d’incertitudes et encourage des comportements plus provocateurs afin de consolider le pouvoir (du successeur). »
La Corée du Nord n’a pas encore réagi et ne réagira surtout pas sur ce point, encore plus tabou à Pyongyang qu’à Pékin. Mais les autorités chinoises ont fait savoir à la secrétaire d’Etat que ses déclarations pourraient être perçues dans le Royaume Ermite comme « une perte de face », c’est-à-dire, une humiliation. Du coup, l’avenir des pourparlers de Pékin sur l’abandon du projet nucléaire militaire nord-coréen pourrait être compromis. Or, depuis le début de sa tournée asiatique, Hillary Clinton répète inlassablement que pour les Etats-Unis ce dossier est d’une grande importance et que la délégation nord-coréenne doit retourner en Chine pour poursuivre ces pourparlers, actuellement en panne. Sans en avoir l’air, les dirigeants chinois ont donné une leçon de valeurs asiatiques à la représentante de la première puissance mondiale. En dépit de son expérience et de sa compétence, Hillary Clinton a trébuché sur ce dossier comme une néophyte.
Mais parler ouvertement de l’état de santé du leader nord-coréen n’a pas été la seule faute de l’ex première dame américaine. Depuis son arrivée, les militants des droits de l’homme chinois et les dissidents – notamment les signataires de la Charte 2008 – font l’objet de harcèlements policiers à Pékin et certains sont même en résidence surveillée. Par conséquent, les organisations qui défendent ces droits en Chine – en particulier Humans Rights Watch et Amnesty International - s’attendaient à des prises de position très claires sur ce sujet de la part de la secrétaire d’Etat. Hélas, ses propos ont déçu : « Les questions des droits de l’homme, Taiwan et le Tibet ne doivent pas occulter d’autres priorités, c’est-à-dire, la crise économique mondiale, le changement climatique et la sécurité, » a-t-elle martelé. Hillary Clinton a donné l’impression de vouloir plaire à ses interlocuteurs chinois plutôt que de réaffirmer ses engagements du passé, notamment ceux de 1995, lorsqu’elle a adopté des positions très critiques sur cette question pendant la conférence internationale sur les droits des femmes. A Pékin, dans la mouvance de la dissidence, on se dit choqué par ses propos.
Pour rattraper le coup, la secrétaire d’Etat américaine a assuré aux journalistes que, ce dimanche, elle va à la messe, accordant ainsi son soutien implicite à la pratique religieuse dans un pays où la liberté de culte n’existe pas ou est instrumentalisée par le régime. Toutefois, ayant bien appris les leçons de la realpolitik, Hillary Clinton ne veut pas que ce geste froisse les autorités chinoises. « Je vais à la messe parce que je suis à Pékin un dimanche matin, je n’en fait pas une affaire », s’est-elle excusée. On comprend pourquoi les médias chinois sont si bien impressionnés par l’épouse de Bill Clinton au point de consacrer une heure et demi de talk show à une heure de grande écoute pour parler d’elle, comme ce fut le cas de la chaîne CCTV 4, le soir de son arrivée en Chine.
Any Bourrier
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