La semaine dernière, la Commission électorale a annoncé officiellement les dates des prochaines élections générales en Inde. Voter n’est pas simple dans le sous-continent indien : le processus électoral est une énorme opération qui débutera cette année le 16 avril et sera terminée le 13 mai. Ne serait-ce que pour déterminer les dates du scrutin, les membres de la Commission sont priés de prendre en compte un calendrier particulièrement complexe et de jongler avec les jours fériés, les fêtes religieuses, les vacances scolaires, les saisons agricoles et même la mousson. Ce casse-tête concerne 714 millions d’électeurs qui déposeront leurs bulletins dans 828 000 bureaux de vote où s’activeront 4 millions de personnes détachées par le gouvernement pour surveiller le déroulement du scrutin, sans oublier les forces de sécurité, dont le nombre sera supérieur à 2 millions. Cette année, 43 millions d’indiens iront aux urnes pour la première fois et un quart de ces primo votants a moins de 30 ans.
La plus grande démocratie du monde s’apprête à élire les 543 parlementaires de la Chambre Basse, la Lok Sabha, dans une ambiance tendue. L’Inde sort à peine du traumatisme provoqué par les attentats de Bombay de novembre 2008 et se trouve plongée dans une crise financière aux conséquences imprévisibles dont elle n’a pas la maîtrise. Les questions économiques et de sécurité seront par conséquent au cœur du débat électoral dans les semaines qui viennent.
Dans ce contexte de crise, l’issue des élections est incertaine. Mais il est clair que, comme lors des scrutins précédents, les deux grands partis qui ont gouverné l’Inde en alternance depuis l’indépendance en 1947, c’est à dire, le Parti du Congrès, dominé par les familles Nehru et Gandhi et le parti hindouiste Baratiya Janata Party, le BJP, seront les principaux concurrents. Le Congrès, à la tête d’une coalition de treize partis, est au pouvoir depuis cinq ans et pourrait bien être pénalisé par les électeurs après une période de gouvernement marquée par des difficultés et des atermoiements.
L’année dernière, l’opposition des partis du Front de Gauche à l’accord nucléaire civil signé en mars 2006 entre Washington et New Delhi a été à l’origine de la première grande crise politique du cabinet dirigé par le Premier ministre Manmohan Singh et a montré la vulnérabilité de la coalition United Progressive Alliance, l’UPA. Cette affaire a eu pour conséquence de diviser la coalition au pouvoir et a porté une ombre sur l’image du Congrès, accusé d’avoir acheté des voix de parlementaires afin d’obtenir l’approbation de l’accord.
Pour que les électeurs lui renouvellent leur confiance le Premier ministre actuel joue sur son image de bon gestionnaire. Il est vrai que l’Inde s’en sort mieux que d’autres pays de la région en maintenant un taux de croissance autour de 7%, et pourrait être capable de traverser la tourmente financière mondiale sans trop de dégâts. Pour soutenir l’économie, Manmohan Singh a choisi de stimuler la demande intérieure et de laisser filer le déficit budgétaire. Lors de la présentation du budget au Parlement, le 16 février, le gouvernement indien a confirmé la prévision d’ une forte hausse de ce déficit d’ores et déjà l’un des plus élevés au monde, puisqu’il devrait atteindre 6% du PIB pour l’exercice fiscal clos au 31 mars 2009. Parallèlement, le gouvernement indien entend poursuivre ses grands programmes sociaux, malgré des rentrées fiscales moins importantes que prévu. Il envisage notamment d’élargir le cadre du programme de garantie nationale de l’emploi grâce à des investissements de l’ordre de 5 milliards d’euro. Ce programme, qui consiste à donner cent jours de travail rémunéré aux plus pauvres, était jusqu’à présent appliqué uniquement dans les campagnes. Scrutin difficile oblige, le monde rural n’a pas été oublié : l’Etat va apporter un soutien massif aux paysans endettés, en éliminant leurs dettes contractées auprès des établissement publics et en augmentant le prix d’achat minimum payé à ces mêmes paysans pour les denrées de première nécessité.
Accusé de ne pas avoir réagi avec la vigueur nécessaire après les attentats de Bombay, Manmohan Singh met les bouchées doubles pour protéger l’Inde de la menace terroriste. Le plan de relance du gouvernement pour faire face à la crise comprend ainsi une hausse de 23,7% des dépenses militaires indiennes pour la période 2009-2010.
Quel que soit le vainqueur du scrutin, il est peu probable que les formations dominantes de la vie politique indienne puissent obtenir à elles seules une majorité. Des alliances sont déjà envisagées parce qu’inévitables. D’autant plus que le nombre des petits partis, fondés sur la religion ou sur l’appartenance de caste, tend à augmenter. Leur renforcement lors du prochain scrutin pourrait les amener à s’unir dans de nouvelles coalitions et même – hypothèse qui n’est pas prise à la légère - à former le prochain gouvernement. Déjà le nom du futur Premier ministre suscite les paris les plus fous dans la plus grande démocratie du monde, comme le raconte le quotidien en ligne Asia Times. Selon ce journal, parmi « les noms qui circulent dans le marché du satta, c’est-à-dire, les paris illégaux, on note principalement ceux de Lal Krishna Advani, le dirigeant du BJP, des enfants de Sonia Ghandi, Rahul et Priyanka, sous l’étiquette du Parti du Congrès, de l’actuel ministre de l’agriculture Sharad Pawar et du ministre en chef de l’Etat du Guajarat, Narendra Modi, entre autres. »
Malgré les tensions et la crise financière, les Indiens semblent garder la tête froide. Ils ont la certitude que leur pays va résister mieux que les autres et comptent sur tout ce qui, dans le passé, a permis à l’Inde de devenir l’un des quatre plus grands pays émergents, c’est-à-dire, l’énergie, la créativité et la capacité d’innovation de sa jeunesse ainsi que la situation pour l’instant stable du système bancaire. Toutefois, certains secteurs d’activité ont commencé à flêchir, notamment l’immobilier - les bénéfices des promoteurs ont fondu de 70% au cours des six derniers mois -, le crédit à la consommation et le marché de changes. L’agriculture elle aussi semble accuser le coup. Ces difficultés ne semblent pourtant pas ébranler l’optimisme des autorités locales pour qui l’Inde garde un potentiel de croissance et de développement unique au monde, grâce notamment aux nouvelles technologies, aux services off shore et à la matière grise à bas coût abondants dans le pays.
Any Bourrier
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