La crise économique s’est manifestée en Russie à partir d’octobre 2008, soit de manière plus tardive que dans d’autres pays de la CEI, par exemple l’Ukraine ou le Kazakhstan.
Les spécificités de l’économie russe expliquent ce décalage : une relative autonomie du système bancaire, des prix du pétrole encore élevés jusqu’en septembre-octobre 2008, l’existence « d’excédents jumeaux » - budgétaire et de la balance commerciale – qui ont agi comme protection.
Cette situation a changé en octobre 2008, avec le développement d’une crise financière qui s’est très rapidement et très brutalement propagée à l’économie réelle. Plusieurs facteurs se sont combinés et mutuellement renforcés.
Tout d’abord, la diminution des recettes pétrolières. Le cours du baril de brut est passé de 130 $ en juillet à 43$ fin décembre. Sur l’année le cours moyen a été de 90$, qui était également le cours du début d’année. Le prix du gaz, indexé sur celui du pétrole, a suivi la même tendance, de même que celui de l’ensemble des matières premières.
Ensuite, l’arrêt des investissements des industries liées à l’énergie, qui s’est répercuté sur le reste de l’économie. Face à une telle incertitude sur les recettes, toutes les décisions ont été bloquées, d’où une chute de la production industrielle. De même, l’immobilier, secteur où la flambée des prix avait été largement alimentée par la rente énergétique, est rentré en crise.
Un autre facteur: la transmission au secteur bancaire par le biais des défauts de paiement des entreprises, l’arrêt des prêts interbancaires internationaux, et la nécessité de faire face à des échéances de prêts en dollars.
Enfin, la dépréciation brutale du rouble. La chute du prix du pétrole et les craintes sur la croissance ont entraîné une chute brutale du rouble à partir d’octobre 2008. De 34,5 roubles pour un euro fin octobre, le cours est passé est passé à 38,5 roubles fin novembre, 41 roubles fin décembre et 45 roubles fin janvier 2009.
Dès lors la spirale récessionniste s’est accélérée. Résultat : dans un premier temps, l’arrêt des crédits bancaires à l’économie, asséchant la trésorerie des entreprises, même saines. On assiste parfois à des situations où les banques récupèrent les prêts de manière anticipée en ponctionnant sur les comptes-courants des entreprises.
Tous ces facteurs ont provoqué une fragilisation des grands groupes industriels privés. La plupart de ces groupes ont deux caractéristiques : ils sont très dépendants des marchés des matières premières et des produits intermédiaires (énergie, aluminium, acier, nickel…) et ils ont financé leur croissance par des emprunts en devise sur les marchés internationaux. La baisse des prix et de la demande les a soudain empêchés de faire face à leurs échéances pour des montants s’élevant parfois à des milliards d’euros.
Finalement, des faillites et licenciements massifs, notamment dans les secteurs du bâtiment, de la finance, des services, des industries mécaniques et de l’automobile. Dans l’industrie, où règne une très forte spécialisation géographique ce sont parfois des villes entières qui sont sinistrés. De plus, les baisses de salaires, avec ou sans chômage partiel, se sont généralisées, y compris dans les secteurs des services employant les salariés les plus qualifiés. En janvier 2009, le salaire réel a baissé de 25% par rapport à décembre 2008 et de 9% en glissement annuel par rapport à janvier 2008. C’est une spécificité russe, liée à la faiblesse du droit social et à l’absence de conventions collectives.
Quatrième phase, l’accélération de l’inflation. Une part importante des biens de consommation étant importée, la dévaluation du rouble a entraîné une hausse des prix de ces produits. L’inflation déjà élevée (11 à 13% sur la période 2006-2008) est passée à près de 15%. C’est un phénomène inverse de celui de la plupart des économies occidentales où la crise a entraîné un fort ralentissement de l’inflation. Il s’explique par la faiblesse, dans de nombreux secteurs, de l’offre domestique susceptible de proposer une alternative à moindre coût. De plus les producteurs d’énergie ont semble-t-il compensé la baisse des prix sur les marchés internationaux par une hausse des tarifs domestiques.
Cette accélération a eu une répercussion immédiate sur la consommation, la perte de revenus se combinant à la baisse du pouvoir d’achat liée à l’inflation. Ce phénomène a été amplifié par l’absence d’amortisseurs sociaux (allocations chômage, indemnisation du chômage partiel, prestations sociales…) qui a conduit à privilégier l’épargne de précaution.
Aujourd’hui, on assiste à une disparition de la confiance dans le système bancaire et financier, avec le retrait massif de l’argent déposé en banque – réminiscence de la crise bancaire de 1998 - ce qui a accéléré les difficultés des établissements de crédit.
Face à cette crise, le gouvernement a d’abord pratiqué la politique du déni, confortée par la relative résistance de l’économie russe jusqu’alors. Ensuite sa réaction a été de soutenir le rouble et de conforter le secteur financier. Environ 40 milliards d’euros ont été injectés dans le système bancaire, dont 60% pour les banques privées. Plusieurs milliards d’euros ont également été utilisés pour renflouer les grands groupes privés comme Rusal ou Alfa Group. Beaucoup de critiques s’élèvent pour affirmer que cet argent a surtout servi à alimenter les comptes offshore et peu à être réinjecté dans l’économie. La transformation de la crise financière en crise économique sérieuse a nécessité une inflexion dans l’urgence de la politique gouvernementale vers des mesures sociales. Plusieurs mesures ont ainsi été annoncées en janvier 2009 : passage de l’allocation chômage à 4.900 roubles (110 euros au cours de mars 2009), durée d’indemnisation portée de 6 mois à un an augmentation de 10 à 20% des retraites, création d’emplois publics temporaires (700 000 annoncés), prime aux chômeurs pour la création de leur entreprise… Ces mesures sont tardives, incomplètes, et surtout ne sont pas détaillées. Ces ambitions sont maintenant freinées par la contrainte budgétaire. A cause de la baisse du prix de l’énergie, les ressources vont diminuer de plus de 40%. Même si un déficit d’au moins 8% du PIB va remplacer l’excédent des années précédentes, les dépenses vont probablement diminuer de 7 à 8% en termes réels.
La situation fin mars 2009 et les perspectives
La crise s’installe indéniablement. Le PIB a diminué de 8% en janvier par rapport à l’an dernier. Les prévisions officielles tablent sur –2,2% pour l’ensemble de l’année mais elles sont considérées comme trop optimistes par beaucoup d’observateurs. Le nombre de chômeurs est passé de 4,8 millions à 6,1 millions (8,1% de la population active) en cinq mois. Une augmentation d’un million supplémentaire est attendue d’ici la fin 2009. En revanche, la balance commerciale est encore excédentaire, à cause de la baisse des importations. Le cours du rouble s’est stabilisé depuis fin janvier, ce permet entre autres de restreindre les montants mobilisés pour sa défense.
La question qui se pose est l’ampleur et la durée de la crise. En dépit de la brutalité de la récession, la situation est différente de celle de 1998, qui entérinait près d’une décennie de déclin économique.
Sur le plan macro-économique, la Russie possède encore des atouts. Les réserves sont encore à un niveau historique (300 milliards d’euros), même si elles ont baissé de 150 milliards en quelques mois ; le fonds de réserve, destiné à amortir les chocs conjoncturels, dispose de 150 milliards d’euros, le déficit budgétaire record fait suite à plusieurs années d’excédents eux aussi records. Le taux de chômage « officiel » reste comparable à celui des principaux pays européens
De fait, en raisonnant sur moyen terme, les corrections semblaient inévitables.
La chute extrêmement rapide du prix du baril de pétrole ne doit pas faire oublier qu’il retrouve son cours de janvier 2005 (42$), niveau à l’époque considéré comme assez élevé et deux fois et demie supérieur à celui de janvier 98. De même, la dépréciation de 30% du rouble ne fait qu’à peine corriger son appréciation en termes réels (compte tenu de l’inflation) depuis 2005, par rapport au dollar comme à l’euro. Au total, la croissance moyenne de la décennie, même en tenant compte d’une baisse du PIB de plus de 2% en 2009, sera supérieure à 6%.
Cependant, deux facteurs impactent négativement les perspectives de sortie de crise : celle-ci s’inscrit dans un contexte de récession internationale et elle impacte beaucoup plus l’économie réelle qu’en 1998. Le contexte international pèse sur le prix du pétrole, mais entraîne aussi une instabilité monétaire qui rend difficile et coûteux tout pilotage des taux de change.
Reprise économique ou récession ?
Plusieurs paramètres conditionnent les modalités d’une reprise économique :On peut citer notamment les besoins de financement de l’Etat à court-terme. La principale ponction sur les réserves a été celle destinée à la défense du rouble, et dans une moindre mesure pour le sauvetage des banques.
Si une intervention massive est nécessaire au-delà des 150 milliards d’euros déjà dépensés, et la tension sur les ressources publiques sera très forte. Si le taux de change se stabilise comme il l’a fait depuis fin janvier 2009, la Banque centrale ayant acté la dévaluation de fait et ayant fixé un objectif de taux raisonnable, restera le seul déficit budgétaire, qui est gérable compte tenu des réserves accumulées.
L’évolution du prix du pétrole : une stabilisation ou une légère remontée conforterait l’économie russe et permettrait de revenir assez rapidement à l’équilibre budgétaire, en stoppant également la dépréciation de la monnaie. La poursuite de la baisse sous les 40 dollars le baril renforcerait le cercle vicieux actuel.
La capacité de l’Etat à réinjecter des ressources financières dans l’économie. L’aspect quantitatif est moins important que le problème structurel : contrairement à ce qui s’est passé aux Etats-Unis et à nombre de pays occidentaux, aucune contrepartie n’a été demandée en matière d’engagement de crédits à l’économie, de prise de participation publique ou de gouvernance. A court terme l’efficacité de l’action publique passe par des ressources affectées à des programmes précis et par un meilleur contrôle de des flux d’aide. A moyen terme une réorganisation complète du système bancaire est nécessaire.
L’ampleur de la destruction du tissu économique. La chute brutale de l’investissement et de la consommation, ainsi que le quasi-arrêt du financement bancaire, on déjà généré des licenciements et des faillites. Il semble cependant que la stratégie des entreprises ait été de privilégier le maintien en poste des salariés, même avec du chômage partiel ou une baisse massive de revenus. Cette stratégie n’a qu’un temps : soit les facteurs externes (taux ce change, cours du pétrole) s’améliorent rapidement et le choix se révélera pertinent, soit la situation continue de se dégrader, avec des conséquences sur la suivie de plusieurs de milliers d’entreprises, donc une crise beaucoup plus longue et durable de l’économie réelle.
A terme, surtout, la crise Russie devra surmonter les faiblesses structurelles de son économie, qui n’ont pas été corrigées dans la décennie 2000 :
Un secteur financier insuffisamment développé et opaque. La crise financière s’est rapidement propagée à l’ensemble de l’économie par suite de la faiblesse des établissements financiers, qui ont brusquement coupé les crédits aux entreprises. Les aides publiques ont été utilisées pour leur permettre de rembourser leurs dettes internationales, non pour financement le reste de l’économie. De plus, les banques étrangères qui avaient joué un rôle important dans la sortie de crise après 2000 sont en position beaucoup plus faible.
L’absence de contrôle sur les grands groupes privés. Ceux-ci se sont développés au moyen de montages financiers faisant appel à l’endettement en devises. Ils demandent maintenant l’aide de l’Etat, qui est accordée sur des critères largement politiques mais sans aucune visibilité sur l’utilisation des fonds pour sauvegarder les entreprises et les emplois.
L’incapacité de l’industrie nationale à prendre le relais des importations. C’est particulièrement vrai dans des secteurs comme l’alimentation ou l’habillement. Les efforts annoncés par le gouvernement depuis près d’une décennie ont été trop tardifs et insuffisants pour faire émerger une véritable industrie nationale dans de nombreux domaines. Le potentiel scientifique et technique du pays est encore sous-exploité. Le seul secteur où des mesures relativement efficaces avaient été prises, l’industrie automobile, est également celui qui a été confronté à une crise mondiale.
L’absence d’amortisseurs sociaux. C’est probablement un des facteurs les plus importants dans l’accélération de la crise : toutes les mesures prises par les entreprises se sont immédiatement répercutées au niveau de la consommation des ménages, ce qui renforce les tendances à la récession.
Les modalités d’une sortie de crise dépendent donc de trois types de facteurs :
Evolution des paramètres économiques à court terme, notamment du cours de l’énergie et des taux de changes ;
Capacité à réaliser les mutations structurelles de l’économie russe. Entre un secteur étatique encore bureaucratique et des grands groupes privés orientés sur le court-terme la Russie doit favoriser l’émergence de nouveaux acteurs industriels, axés vers l’innovation et le développement du potentiel humain du pays.
Evolution du contexte politique et social, et en particulier mise en place – ou non – d’instruments de protection sociale dont le manque est cruellement mis en évidence.
Autant les paramètres à court terme s’imposent largement aux pouvoirs publics, autant les autres facteurs vont être un des enjeux de la politique publique dans les prochains mois.
Jean-Louis TRUEL
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