Erigé à l’extrémité supérieure du Yangtsé Kiang, fleuve chinois long de 6 360 km, le pharaonique barrage des Trois Gorges supplante celui de Hoover aux Etats-Unis et d’Assouan en Egypte pour le contrôle des eaux et la productivité hydroélectrique.
La principale vocation de cet ouvrage de grande envergure, dont le coût officiel s’élèverait à 27 milliards de USD, est d’alimenter le centre de la Chine en électricité et de lutter contre les inondations générées par les crues du fleuve Bleu. Les dernières, en 1998, ont coûté la vie à plus de 1500 personnes.
Lancé en 1992 par Li Peng, ancien Premier ministre chinois et ingénieur en hydroélectricité formé en Russie, le projet rencontre depuis le début de fortes résistances même au sein du parti puisqu’un député sur trois s’est opposé à sa construction, une première en Chine. De nombreux intellectuels chinois et d’ONG internationales ont alerté sur les risques sismiques et environnementaux.
Plus de 27 000 000 m3 de béton et 463 000 tonnes d’acier (73 fois la Tour Eiffel) ont été nécessaires pour dresser l’imposant édifice dans la province de Hubei, près de la ville de Yichang. Doté d’un mur de 185 mètres de haut, d’un réservoir d’une surface de 1045 km2 (presque la taille de la mer Morte) pouvant retenir 39 milliards de m3 d’eau, et d’une centrale de 26 turbines d’une puissance totale de 22 400 mégawatts, le barrage fournit 10 % de la capacité de production d’électricité de la Chine. Il permet ainsi au pays d’économiser 50 millions de tonnes de charbon par an et de réduire le double d’émission de Co2 dans l’atmosphère. L’objectif du barrage est aussi d’augmenter le potentiel de navigation du fleuve pour les navires de gros tonnage et d’irriguer les terres touchées par la sécheresse. Plus de 1,4 million de personnes ont été déplacées et des centaines de villes et de sites historiques ont été engloutis pour laisser place aux Trois Gorges, symbole de modernité et de prestige pour la Chine à travers le monde.
Mais la médaille a son revers. Le colossal ouvrage reposerait sur deux failles sismiques, Jiuwanxi et Zigui-Badong. Plus de 800 secousses - d’une magnitude d’environ 3 sur l’échelle de Richter - auraient été ressenties en 2006 au moment de la remontée de la retenue des eaux. C’est ce que Fan Xian, ingénieur en chef au Bureau de Géologie et des Minéraux du Sichuan, organisme gouvernemental en Chine, a déclaré à l’AFP. Même si, comme la plupart des gros barrages, les Trois Gorges a été conçu pour résister à un tremblement de terre de magnitude 7 sur l’échelle de Richter, il n’est pas à l’abri d’une catastrophe.
L’inquiétude est accentuée par les conclusions du rapport de cinq scientifiques chinois - publié en décembre 2008 dans le journal Geology and Seismology - sur l’origine du tremblement de terre, d’une magnitude de 7.9 sur l’échelle de Richter, survenu dans le sud ouest de la Chine à Wenchuan dans la province du Sichuan, le 12 mai 2008, tuant 88 000 personnes. L’enquête révèle que le poids de l’eau et ses variations brutales dans le réservoir du barrage hydroélectrique de Zipingpu, érigé sur la rivière Minjiang (un affluent du Yangtsé Kiang), seraient à l’origine du séisme. La proximité du barrage de Zipingdu à 5,5 km de la zone de cassure terrestre aurait également eu une incidence.
Dans une communication non publiée lors du congrès d’automne de l’ American Geophysical Union (AGU) à San Francisco fin 2008, Christian Klose chercheur en gestion des risques géophysiques à l’université de Columbia à New York s’est fait l’écho de cette hypothèse. D’après lui, la contrainte exercée sur la croûte terrestre par la masse de retenue d’eau du barrage aurait eu « un effet comparable à
25 années cumulées de contraintes tectoniques naturelles ».
D’autres experts réfutent ces allégations et estiment que le séisme du Sichuan est dû à des causes naturelles. C’est le cas de Pan Jiasheng, ingénieur hydraulique, qui a participé au projet de barrage des Trois Gorges. « Il n’y a jamais eu de cas de sismicité induite par réservoir d’une magnitude de 8,0 dans le monde », a-t-il affirmé au magazine chinois Science Times.
Un point semble faire l’unanimité : « Quand on remplit des barrages, cela provoque des micro-séismes, c’est vieux comme Erode », atteste François Cornet, physicien à l’Ecole et Observatoire des Sciences de la terre (EOST). « On augmente la masse d’eau rajoutant un poids qui peut changer les contraintes dans le sol et déclencher des séismes. C’est ce qu’on appelle la réponse élastique du système et elle est synchronique au remplissage ». Les risques de séisme de forte magnitude dépendent de l’identification ou non d’une faille et quand bien même, « il est difficile d’évaluer son degré d’intensité et de savoir si et quand elle risque de rompre », explique-t-il.
La faille à l’origine du séisme de Wenchuan, il y a un an, était une faille reconnue, sur un front d’activité clair géologiquement et tectoniquement entre la chaîne himalayenne d’un côté et les grandes plaines stables de la Chine centrale de l’autre. « On savait que cette faille pouvait provoquer de grands séismes », témoigne Pascal Bernard, sismologue à l’Institut physique du globe terrestre de Paris, « mais on en ignorait le rythme : tous les trois cents ans ou tous les huit cents ans ? » Si une perturbation provenant du barrage de Zipingpu a existé elle s’est, selon lui, « rajoutée à la contrainte tectonique, agissant comme facteur accélérateur. Mais de toute façon le séisme aurait eu lieu ».
Les Trois Gorges se trouvent à 800 km de la faille sismique du Wenchuan, trop loin, selon François Cornet, pour avoir subi de préjudices. Mais de source officielle des risques de sécurité auraient été détectés, juste après le tremblement de terre, dans 410 réservoirs de cinq provinces de la municipalité de Chongqing, située sur le Yangtsé Kiang, en amont du lac de retenue des Trois Gorges. Selon l’ONG Probe Internationale, la Chine continue à construire de gros barrages dans les zones à risque, comme sur le Fleuve Dadu and Jinsha Jang.
Les processus sismiques et géologiques étant complexes et imprécis, il est crucial de renforcer leur surveillance. Or, regrette François Cornet, les autorités chinoises ne transmettent pas volontiers les informations susceptibles de faire avancer la recherche. « J’ai voulu consulter les données pour évaluer les risques sismiques du barrage au moment de sa construction car j’étais soucieux », confie le physicien, « mais je n’ai pu y accéder. Les autorités chinoises m’ont juste répondu qu’il n’y avait pas de problème. »
Le gouvernement a, cependant, dressé dès 2007 un bilan inquiétant des conséquences dramatiques du barrage sur l’environnement : pollution des eaux, érosion des berges, glissements de terrain, accumulation de sédiments… Chaque année, 500 millions de tonnes de vase se déposent en amont du « long fleuve aux eaux tumultueuses » célébré par le poète Du Fu au VIII siècle. Elles s’accumulent notamment dans le lac de rétention exerçant une forte pression sur la structure en béton du barrage, augmentant les risques de fissuration et de cassure terrestre.
« C’est un endroit où il n’y a pas eu de séisme de mémoire humaine, mais dire qu’il n’y en aura pas, personne ne peut l’affirmer », conclut François Cornet.
Ariane GAFFURI

on fév 10th, 2010 at 10:13
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