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Ghandi reviens, ils sont devenus fous!


Fin avril, la deuxième phase des élections générales indiennes a été perturbée par des menaces des rebelles maoïstes, connus sous le nom de « Naxalites». Les forces gouvernementales ont été mises en alerte maximum alors qu’une partie des 714 millions d’électeurs se pressaient à l’entrée des bureaux de vote sous une canicule estivale, avec des températures atteignant presque 44 degrés Celsius. Ces menaces provenaient essentiellement de l’est et du centre de la fédération indienne, des régions où la guérilla maoïste lutte depuis des décennies pour les droits des plus pauvres. Lors de la première phase du scrutin, près d’une quarantaine d’attaques organisées par les rebelles avaient fait au moins 17 morts, dont des policiers, des responsables électoraux et des civils dans les Etats de Bihar, Jharkhland et Chattisgarh.

Depuis deux jours, s’est ouverte au Cachemire, sur fond de violences, la quatrième et avant dernière phase de ce scrutin que les séparatistes avaient appelé à boycotter. Des dizaines de Cachemiris favorables à l’indépendance de leur Etat ou à son rattachement au Pakistan se sont heurtés aux forces de l’ordre, qui ont utilisé des gaz lacrymogène pour disperser la foule qui scandait des slogans hostiles aux élections et au pouvoir central indien. Cela explique sans doute la faible participation électorale puisque seulement 24% des Cachemiris se sont rendus aux urnes. A Srinagar, la capitale, le taux de participation n’a pas dépassé 11%.

Affrontements, menaces, protestations, violences, les quatre premières phases de la grande messe électorale qui se tient actuellement en Inde, qualifiée, à tort ou à raison, de « la plus grande démocratie du monde », n’ont pas failli à la règle. Néanmoins, derrière cette répétition des troubles qui accompagnent régulièrement les scrutins nationaux ou régionaux, on a vu apparaître pendant la campagne des phénomènes nouveaux et assez troublants. Le premier est la montée en puissance des forces politiques identitaires - régionales ou de castes - au dépens des deux grands partis qui depuis 60 ans dominent la politique indienne, c’est-à-dire, le Congrès et le BJP.

La figure emblématique de cette montée en puissance est Mayawati Kumari, la reine des intouchables, les dalits. A 53 ans, la dirigeante du Bahujan Samaj Party – BSP, le parti de la société dalit – et depuis 1995 chef du gouvernement de l’Etat de l’Uttar Pradesh, situé au nord de l’Inde, peuplé de 182 millions d’habitants, est l’étoile montante de la campagne électorale en cours. Cette ancienne institutrice pourrait même devenir Premier ministre de l’Union Indienne, compte tenu de l’éclatement du paysage politique, du poids croissant des partis régionaux et du jeu des alliances. Son discours plaît aux 165 millions d’indiens « hors castes », c’est-à-dire des intouchables, qui sont perçus comme des parias par les Indiens de caste et rencontrent souvent des obstacles sur le marché du travail, pour trouver un logement ou pour avoir accès à l’éducation, malgré l’abolition de l’intouchabilité dans la constitution indienne de 1950. Car Mayawati Kumari fait des promesses, notamment celle de « changer le destin des intouchables ». Malgré les accusations de corruption et d’enrichissement personnel, sa popularité est immense, même auprès des brahmanes qui l’ont soutenue lors de la campagne pour sa réélection à la tête de l’Uttar Pradesh en 2007.

Le deuxième phénomène inquiétant qui s’est dégagé de la campagne électorale est la progression des candidats au passé criminel. Selon le quotidien suisse Le Temps, un homme sur six qui se présente aux élections législatives indiennes a un lien avec la criminalité. C’est le cas notamment de Bal Kumar, candidat dans l’Uttar Pradesh. Selon Le Temps, celui-ci est un brigand qui a à son actif 18 inculpations criminelles dont meurtres et enlèvements. L’article cite aussi un candidat à Mirzapur qui aurait tué 70 personnes. L’organisation indienne National Election Watch soutient qu’en Inde 16% des candidats aux élections législatives ont été accusés dans le cadre d’activités criminelles et qu’environ un quart des députés actuels ont un casier judiciaire, souvent pour plusieurs délits. National Election Watch assure également que dans le Parlement actuel la proportion est de 333 cas de crimes, dont 229 violents, pour 543 députés.

La crainte de cette « criminalisation » du milieu politique est bien perçue par l’élite indienne. Elle est à l’origine de l’engagement de personnalités qui participent activement à la campagne électorale, en particulier des grands noms de Bollywood, comme Aamar Khan, Amitabh Bachchan et Aishwarya Rai. Aamir Khan est la vedette d’une campagne télévisée où il demande aux électeurs de « choisir le vrai, choisir le bon» ( sacche chuno, acche chuno).
Une autre campagne, intitulée « Jaagore » ( Réveillez-vous) cherche à mobiliser les électeurs en mettant en scène plusieurs stars du cinéma indien qui expliquent aux jeunes comment voter et quelle est l’importance du scrutin.

Comme la période est trouble et le résultat de ces élections tout à fait incertain en raison du nombre de partis (300) et des candidats (4 617), les indiens se tournent vers l’astrologie, comme le raconte le quotidien Le Monde dans son édition du 8 mai ou s’adonnent à leur passion pour le satta, les paris illégaux dont le chiffre d’affaires génère plus d’un milliard de dollars par an. Les parieurs misent aussi bien sur l’ordre d’arrivée des partis politiques en lice que sur le nombre de voix qu’ils obtiendront ou sur le nom du futur premier ministre. Les astrologues et les jeux illégaux permettent d’oublier la crise économique, les menaces terroristes, le risque d’un retour des intégristes hindous et d’espérer que le résultat de ce scrutin ne soit pas trop catastrophique.

Any Bourrier

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