Après de longs mois de tourments, Tata Motors a présenté le 23 mars à Mumbai (Bombay) la Nano, la voiture la moins chère du monde. Propriétaire de Jaguar et de Land Rover, Tata Motors, est doté d’un capital de 8.8 milliards de USD (6,5 milliards d’euros). Il fait partie d’un énorme conglomérat, premier producteur d’acier de l’Asie dont les activités s’étendent, dans 25 pays, du thé à la sidérurgie. Attendue sur les routes chaotiques de l’Inde dès juillet 2009, la Nano représente une alternative économique et plus sûre aux deux-roues, véhicule de prédilection pour plus de 7 millions d’indiens. Mais à peine née, la Nano revient déjà de loin…
Pour la fabriquer, le numéro un de l’automobile en Inde s’est implanté il y a deux ans à Singur, un bourg du Bengale occidental, provoquant la colère de milliers de paysans dont les terres ont été réquisitionnées par le gouvernement. Le conflit prend une ampleur telle que Tata doit mettre les clés sous la porte, abandonnant en octobre 2008 une usine quasiment neuve et un investissement de 350 millions de USD (261 millions d’euros).
Au point mort pendant plusieurs mois, la Nano est dorénavant construite dans deux autres fabriques automobiles du pays, à Pune et à Pantnagar, en attendant d’intégrer de nouvelles structures dans l’Etat du Gujarat.
Que s’est-il passé à Singur pour que ce géant de l’automobile, qui n’en est pas à son premier conflit, en arrive à jeter l’éponge ?
Retour en arrière
Nous sommes en 2003. A l’occasion du salon de l’automobile de Genève, Ratan Tata, 70 ans, président du groupe éponyme, annonce la fabrication de la « voiture du peuple », la moins chère du monde, sans qu’aucune étude de marché n’ait été effectuée. 500 ingénieurs seront à pied d’œuvre pendant 4 ans pour inventer la Nano dont le système de transmission de vitesses aurait été inspiré des carnets d’études de Léonard de Vinci. D’une taille de 3,31 m de long, de l,5 m de large, la petite auto en forme de « pot de yaourt » est dotée de cinq portes, d’un moteur bi cylindre de 624 cm3 permettant d’atteindre 105 km/h, le pied au plancher. La version de base est vendue à 100 000 roupies (environ 1500 euros). Pour ce prix là, la Nano ne comporte pas de direction assistée, de vitres électriques, de climatisation ou même de ventilation - dans un pays où la température peut atteindre les 50° de mai à juillet. Qu’importe ! Les indiens roulent les vitres ouvertes, rassure le constructeur. Capable d’accueillir quatre passagers, la Nano remplacerait le scooter - où sont juchées parfois quatre personnes. Son acheteur potentiel fait partie de la « classe moyenne » émergente évaluée, selon Les Echos, à quelque 70 à 80 millions de personnes gagnant entre 400 000 et 600 000 roupies par an (6 500 euros à 10 000 euros par an), soit 7 % à 8 % d’une population de plus de 1,1 milliard d’habitants. Seulement 8 personnes sur 1000 possèdent une voiture en Inde (contre 495 pour 1000 habitants en France). Seuls 7 % d’indiens ont les moyens de débourser environ 3 500 euros, plus du double de la Nano, pour acquérir un petit modèle comme le Maruti-Suzuki qui détient 50 % du marché. La nouvelle venue a de quoi inquiéter la concurrence.
Pourquoi low cost ? Parce que Tata Motors dispose « d’ingénieurs et d’ouvriers indiens payés moins cher qu’ailleurs », a expliqué Sylvain Bilaine, directeur général de Renault en Inde au journal Le Monde. De plus, l’utilisation de logiciels pour la conception et la simulation des modèles permet d’éviter la fabrication onéreuse de prototypes. Une haute technologie alliée à de faibles coûts. Le gouvernement aurait aussi prévu, dans le budget de 2008-2009, une réduction de la TVA de 16 % à 12 % sur les petites voitures. Notons toutefois que la Nano est la voiture la moins chère uniquement en Inde, moins exigeante envers les normes de sécurité et de dépollution que les pays industrialisés.
Protestation paysanne
Pour construire la « voiture culte », Tata décide en 2006 d’implanter une usine d’assemblage sur un terrain de 420 hectares à Singur, une zone rurale d’environ 20 000 habitants à 40 km de Calcutta, la capitale du Bengale occidental, à l’est du pays. Les paysans vivent de la culture de la pomme de terre, du riz, du jute et de divers légumes sur une terre fertile qui jouit de récoltes dix mois dans l’année. L’arrivée de Tata à Singur est un moyen de développer le potentiel industriel de la région et de créer plus d’un millier d’emplois.
La loi indienne sur la propriété ne permet pas aux investisseurs de négocier directement avec les propriétaires fonciers. En vertu d’une loi coloniale de 1894, héritée des britanniques, l’Etat a le droit d’acquérir des terres au nom d’une entreprise. C’est une disposition avantageuse dans un pays où le morcellement est tel qu’il est difficile pour une société d’obtenir une surface d’un seul tenant. Pour acheter des terres, Tata passe donc par l’intermédiaire du gouvernement communiste de Calcutta, lequel promet un emploi dans l’usine à chaque cultivateur lui cédant son lopin de terre. Sur 14 000 fermiers dépossédés de leurs terres, 12 000 auraient accepté de vendre leur terrain pour, selon le journal Libération, la somme « honorable » d’environ un million de roupies (15 000 euros). Pour ces ruraux, l’arrivée de Tata est un signe d’espoir. Ils veulent gagner à l’usine un revenu stable, dans des conditions moins éprouvantes que celles du travail de la terre.
Les 2000 cultivateurs qui refusent de vendre sont expropriés d’office moyennant des compensations financières s’élevant à 20 000 euros par hectare, une « belle somme » pour un petit paysan. Mais pour eux l’argent ne remplace pas la terre. Il se dilapide. La terre, la « mère » nourricière, elle, reste. Ils ont beau se réclamer de ces valeurs, ils n’ont pas gain de cause. La loi de 1894 autorise le gouvernement à réquisitionner les terres au nom de « l’intérêt général ». C’est à dire l’industrialisation que le pays tient à accélérer pour rattraper son retard vis à vis de la Chine.
Les agriculteurs se divisent en deux factions : celle des adeptes de la modernité et celle des partisans de la tradition, créant un conflit virulent jusqu’au sein d’une même famille.
Encouragés par les intellectuels et par l’opposition, les paysans se rebellent contre les autorités qui auraient « bradé » leurs champs et demandent leur restitution. L’usine est prise d’assaut, des heurts violents éclatent entre les cultivateurs et les ouvriers, entravant le fonctionnement du site. L’intervention musclée de la police se solde par la mort d’un protestataire, aggravant la crise.
Figure de proue de la révolution paysanne, la charismatique Mamata Banerjee, chef du parti d’opposition du Trinamool Congress - un parti essentiellement urbain, issu d’une scission du parti du Congrès - scande : « … l’industrie n’a pas à dicter sa loi aux agriculteurs ». Elle devient le porte-parole des droits des paysans, avec en vue probablement les élections législatives de ce printemps 2009 et l’espoir de capter le vote des régions rurales. Le TC avait agi de même à propos d’un complexe chimique de 500 millions de UDS.
Pendant deux ans et demi le site de Tata est gardé 24h sur 24h par plus de mille policiers et gardes privés. S’inclinant sous la pression paysanne, Tata accepte de rendre 30 hectares aux cultivateurs et d’augmenter de 50 % le prix offert aux 2000 familles qui n’avaient pas encore accepté l’argent de l’entreprise. Mamata Banerjee refuse et réclame 160 hectares ou rien, signant la fin du projet. De guerre lasse, Tata abdique et abandonne l’usine. « Vous ne pouvez pas faire tourner une usine sous protection policière, lorsque des bombes y sont jetées, lorsque des ouvriers y sont intimidés », dénonce Ratan Tata dans un communiqué.
Pour les opposants, cette éviction est une victoire. Mais très vite, le départ de Tata provoque un nouveau bouleversement. Les fermiers manifestent cette fois pour que l’entreprise reste et pour garder leur emploi. Un comité « Sauver la Nano » se forme, témoigne Le Figaro, mais c’est trop tard. Tata aura sans doute plus de chance à Sanand à l’ouest du pays où se construit actuellement de nouvelles structures sur le terrain de l’Université agricole de l’Etat de Gujarat qui appartient au gouvernement de la région. Avec la venue de Tata, il récupèrerait 5 000 emplois. Sanand est une ville d’environ 30 000 habitants où sont déjà implantées plusieurs industries, comme la compagnie pharmaceutique indienne Cadila Healthcare.
Les paysans de Singur auraient-ils été la cible de manipulations politiques ? Toujours est-il que nombre d’entre eux se retrouvent aujourd’hui dans une situation désastreuse. Ceux qui ont vendu leur terre ont perdu leur travail à l’usine et n’ont plus de revenus. Ils vivent de petits boulots et ne parviennent pas à manger tous les jours. D’autres auraient récupéré des terres inexploitables à cause des substances chimiques laissées par l’usine. « Nous aimerions qu’un autre industriel s’installe sur le site », a plaidé Rabindranath Bhattacharya, député régional de Singur, dans Libération, insistant sur la restitution des terres cultivables. Mais comment ? La loi de 1894 exclut toute rétrocession de terrain. La fabrique actuellement sécurisée pourrait accueillir la compagnie automobile chinoise FAW (First Automobile Works), a annoncé en avril dernier Buddhaded Bhattacharjee, Premier ministre du Bengal Occidental, à l’IANS (Indo-Asian News service). Elle générerait de nouveaux emplois. Mais sera-t-elle mieux acceptée par la population que le constructeur indien ?
Un Etat fortement syndicalisé
La mésaventure de Tata est « symptomatique de l’échec du modeste développement appliqué par le gouvernement du Bengale », déplore Murli Manohar Joshi, directeur de la commission parlementaire des zones économiques spéciales, dans les colonnes du magazine Marianne. Il estime que le problème n’est pas isolé. L’acquisition de terre arable par l’industrie soulève depuis plusieurs années de vives protestations parmi les ruraux.
S’installer dans le Bengale Occidental comportait pour Tata des risques qu’il n’a peut-être pas mesurés. C’est l’un des Etats les moins industrialisé de l’Inde. Il est gouverné depuis 32 ans par le parti communiste marxiste (CPI-M) de Calcutta, avec à sa tête Gopal Krishna Gandhi, petit-fils du Mahatma Gandhi, le père de l’Inde indépendante. Le parti a remporté successivement les élections en favorisant les paysans et les ouvriers. Il a été souvent le théâtre de manifestations et de grèves qui ont fait fuir de nombreux entrepreneurs. Même si les politiques ont fait un pas vers la modernité en construisant des routes et en encourageant l’investissement, l’Etat est « fortement handicapé par sa réputation antibusiness », souligne un éditorialiste du Hindustan Times. Le projet de la Nano aurait pu créer « des bases solides sur lesquelles bâtir, tout en donnant l’exemple à d’autres groupes industriels », poursuit-t-il. Mais, insiste Bacharam Manna , président du comité « Sauver la terre agricole » , « l’industrialisation, oui, mais elle ne doit pas se faire au détriment de l’agriculture. »
Ariane Gaffuri

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