Le premier sommet officiel des pays qui forment le groupe BRIC était très attendu en raison de son objectif particulièrement ambitieux : la remise en cause de la suprématie du dollar dans les échanges internationaux. Depuis plusieurs mois, en effet, le Brésil, la Russie et la Chine multipliaient les déclarations sur les conséquences néfastes de la politique monétaire américaine sur leurs économies. En mars, le premier ministre chinois Wen Jiabao avait exprimé son inquiétude sur les déficits budgétaires américains et avait suggéré que ceux-ci, en ouvrant la voie à l’inflation, mettaient en péril non seulement la stabilité de l’économie mondiale mais également les avoirs chinois aux Etats-Unis, notamment les mille milliards de dollars que la Chine détient de la dette américaine. Peu de temps après, c’était au tour du patron de la Banque Centrale chinoise de souhaiter publiquement la création d’une nouvelle monnaie internationale pour remplacer le billet vert.
La Russie a vite compris qu’elle avait intérêt à emboîter le pas de la Chine car cette occasion de contester la suprématie américaine – jugée démesurée à Moscou par rapport à l’état de l’économie du pays - était trop bonne. Il y a un mois, dans un discours très remarqué, Dmitri Medvedev a affirmé que « nous avons besoin d’institutions financières d’un genre complètement nouveau au sein desquelles aucun intérêt particulier d’un pays ne prévaudra. » Le président brésilien Lula a voulu lui aussi prendre position sur cette question et a profité d’une tribune publié le 16 Juin dans les colonnes du quotidien espagnol El Pais pour assurer que « les pays du groupe Bric exercent un leadership responsable dans le but d’aider à reconstruire un gouvernement mondial et un développement durable pour tous. Ils exigent des Etats développés un engagement à réformer le système financier international pour que puisse se faire entendre la voix des pays en développement ».
Pour les dirigeants de ces pays - à l’exception de l’Inde dont l’économie n’est pas dépendante du commerce avec les Etats-Unis - le gouvernement américain a été « irresponsable » ces trente dernières années car il a laissé la dette publique s’accumuler et les émergents risquent d’avoir à payer le prix de tant de désinvolture. Selon le ministre brésilien des affaires stratégiques Roberto Mangabeira Unger, « nous avons accumulé des réserves grâce à des efforts considérables, nous n’acceptons pas de les perdre en conséquence de dévaluations massives de la monnaie américaine ».
Malgré ces déclarations tonitruantes, le premier sommet des 4 grands pays émergents s’est achevé ce jeudi à Ekaterinbourg, dans l’Oural, à 1400 km de Moscou, sur un constat d’échec : les Bric n’ont visiblement pas pu constituer un bloc pour faire contrepoids au dollar. Le communiqué final de la rencontre évite de s’en prendre à l’hégémonie du billet vert dans les transactions internationales et passe sous silence le projet de création d’une monnaie de réserve supranationale. Le communiqué se limite à demander un rôle accru pour les pays en développement dans les institutions financières internationales et aux Nations Unies, une revendication exprimée maintes fois lors des sommets du G 20.
Le pragmatisme chinois
Que s’est-il passé à Ekaterinbourg ? Malgré ce communiqué final décevant, des diplomates brésiliens et russes faisaient état, en coulisses, d’un certain optimisme. « Rien ne se décide vraiment en deux jours », a concédé un conseiller du président Lula. « Nous verrons par la suite si les idées lancées sur la table de négociations feront leur chemin ». Ces idées sont, selon des sources russes, « l’élaboration de propositions concernant une future monnaie de réserve » demandées par les chefs d’Etat à leurs ministres des Finances et, surtout, « l’élaboration d’un projet qui permettra à terme une plus large utilisation des monnaies respectives des Bric dans leurs échanges commerciaux ».
En fait, c’est le pragmatisme chinois qui a prévalu. Tout en voulant protéger leurs investissements aux Etats-Unis, les dirigeants de Pékin sont conscients des difficultés politiques et techniques existantes actuellement pour remplacer le dollar dans les échanges internationaux. Ils préfèrent donc jouer sur le long terme et, au lieu d’une confrontation, mettre en place des mécanismes qui permettront de se passer de la monnaie américaine. Le Chinois pointent l’exemple de l’accord inédit signé lors de la visite du président Lula à Pékin il y a quelques semaines visant à réaliser l’ensemble des transactions entre le Brésil et la Chine avec leurs monnaies nationales. Cet accord prévoit également l’ouverture d’une banque d’affaires chinoise au Brésil, la première du genre.
En attendant cet « ordre mondial plus juste », avec son système de devises stable, prévisible et plus diversifié, les Bric veulent montrer au monde qu’ils sont les détenteurs d’un futur « leadership responsable » des affaires financières de la planète. La Chine, la Russie et le Brésil comptent ainsi acheter, pour plusieurs milliards de dollars, les toutes premières obligations que le Fonds Monétaire International va émettre. Pékin a annoncé également que pour faire face aux conséquences de la crise mondiale le gouvernement chinois est disposé à mettre la main à la poche en offrant un crédit de 10 milliards de dollars aux pays de l’Asie Centrale membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai ( OCS), également réunis à Ekaterinbourg.
Any BOURRIER
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