
« L’étude de l’homme passé éclaire sur un certain nombre de ses actions dans le présent et dans l’avenir. » Yves Coppens
La Chine à la recherche de ses origines préhistoriques
La Chine émergente est réputée pour ses ambitions axées sur le futur : accéder à la modernité et devenir une grande puissance économique. On connaît moins en revanche l’intérêt qu’elle porte à son passé lointain et à l’apparition de l’homme dans son pays. Cet attachement à son histoire est ancien, bien qu’il ait connu une période de paralysie pendant la révolution culturelle. Aujourd’hui, les fouilles ont repris et l’Etat investit sur le plan financier et technique pour décoder les mystères ensevelis dans les strates des nombreux sites préhistoriques que compte sa nation. Il s’appuie pour atteindre cet objectif sur une collaboration fructueuse avec des scientifiques occidentaux. «Vu l’importance des sites en Chine, il est normal que les chinois se demandent quand le peuplement de leur pays s’est accompli », confirme Christophe Comentale, sinologue et conservateur au Musée de l’homme de Paris.
Ainsi, en mars 2009, une équipe de spécialistes de la paléontologie dirigée par le professeur Guanjun Shen de l’université de Nanjin a publié, dans la revue britannique Nature, des informations clé sur l’arrivée de l’hominidé dans l’empire du Milieu et sur son mode de vie. Grâce à une technique de datation de pointe, les chercheurs ont pu démontrer qu’un des plus célèbres ancêtres pré-humains de l’Asie de l’Est, l’homme de Pékin, âgé de 500 000 ans, aurait vécu 780 000 ans avant notre ère - dans la période marquant la transition entre l’homo Erectus et l’homo Sapiens. L’homme de Pékin, comme il est coutume de l’appeler ou Sinanthropus pekinensis (sinanthrope), aurait donc été présent en Chine 200 000 ans plus tôt que prévu.
Ces récentes études portent sur l’analyse des couches sédimentaires de la grotte de Zhoukoudian où les restes de l’homo Erectus ont été exhumés dans les années 1920. Situé à environ 50 km au sud-ouest de Pékin, Zhoukoudian (ou Choukoutien) est un des sites préhistoriques phare du pays, classé patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. Zhoukoudian contient également des vestiges d’homo Sapiens datables de -18 000 à -11 000 ans qui témoignent de l’histoire de la société humaine du continent asiatique à l’époque de la haute antiquité.
Les autorités chinoises s’intéressent de près à l’homme de Pékin car elles ont longtemps cru qu’il incarnait l’apparition de l’homme en Chine. « Les chinois aimeraient détenir le record du plus vieil homme de l’humanité », soutient Christophe Comentale. L’homo Erectus est considéré par certains paléontologues comme l’ancêtre de l’espèce humaine et le premier à avoir migré de l’Afrique vers l’Asie.
En 1920, le physicien et anthropologue canadien Davidson Black identifie le sinanthrope à partir d’une dent. De plus amples excavations sont conduites entre 1926 et 1936 par des scientifiques chinois et occidentaux : Pierre Theillard de Chardin, Marcellin Boule, Otto Zdandsky; Pei Wenzhon, Jia Lanpo… Ils collaborent successivement et découvrent, selon le journal web hominides.com, les os de 40 individus, des fossiles de près de 100 espèces de mammifères et 20 000 outils…
Il ne reste de l’homme de Pékin que des moulages réalisés en 1921 par des scientifiques consciencieux. Hélas, les fossiles ont été « perdus » lors de leur transport en train vers les Etats-Unis en 1941 au plus fort de la guerre sino-japonaise. Ils n’ont à ce jour jamais été retrouvés. Les chercheurs ont donc dû se contenter d’analyser les sédiments fossilifères proches du lieu de découverte de l’homme de Pékin.
Guanjun Shun et Bin Gao du Collège des sciences géographiques de l’université de Nanjin, Xing Gao de l’Institut de paléontologie et paléoanthropologie des vertébrés de l’Académie des sciences de Pékin et Darryl Granger du département des sciences de la terre et de l’atmosphère de l’université de Perdue aux Etats-Unis ont utilisé une nouvelle technique de datation fondée sur la décroissance radioactive des isotopes de l’aluminium et du béryllium dans les grains de quartz présents dans le sol de la localité 1 du site – lit-on dans la revue Nature. En clair, il s’agit de mesurer le degré de radioactivité présent naturellement dans les strates, les fossiles ou les produits relatifs à la vie humaine (outil, poterie…). Ces éléments naturels se désintègrent avec le temps en formant des isotopes, c’est à dire d’autres éléments radioactifs qui sont eux aussi mesurables et à partir desquels il est possible d’établir une date.
Cette découverte permet de préciser la chronologie du peuplement de cette région de l’Asie et de l’évolution de l’espèce humaine. « Ces hommes vivaient dans la grotte de temps à autre, selon les saisons. Ils ont laissé les ossements des animaux qu’ils consommaient mais aussi leurs feux. On a retrouvé des restes de cendres de plusieurs mètres d’épaisseur, donc il est probable que le feu a été entretenu et maintenu dans de véritables foyers », décrit Yves Coppens. De fait, « ce feu contrôlé que l’on croyait âgé d’un demi-million d’années prend 200 000 ans de plus. Cela donne des perspectives nouvelles sur l’invention de cette maîtrise », conclut-il.
Le sinanthrope aurait été aussi capable de s’adapter au climat rude de la période glaciaire du nord de la Chine, révèle Susan Anton, professeur au Centre d’étude des origines de l’homme de New-York, dans le journal web Science Daily.
Il se rapprocherait en âge d’un autre homo Erectus chinois renommé, Yunxian, vieux de 800 000 ans et déterré en 1989 sur le site du même nom situé dans la province du Hubei.
Le débat sur l’ancienneté du peuplement de l’Est asiatique a repris depuis que les fouilles ont été autorisées par la Chine. Le site de Longgupo dans le sud du pays a livré des vestiges et de la pierre taillée datant de 1,8 million d’années. Des fossiles exhumés du sol du site de Renzidong témoignent eux de la présence de l’homme en Chine il y environ 2 millions d’années. « C’est considérable », estime Yves Coppens. Rappelons que depuis la découverte de Toumaï au Tchad en 2001, l’avancée scientifique établit le berceau de l’humanité en Afrique il y a 7 millions d’années.
Une collaboration franco-chinoise fructueuse
L’histoire est riche en matière de collaboration bilatérale en paléontologie humaine entre la Chine et l’Occident, notamment la France. D’après Christophe Comentale, au 17e siècle - vers la fin de la dynastie Ming (1368-1644) - des érudits s’interrogent sur l’histoire des origines de la Chine. Même si la plupart des découvertes paléontologiques du pays ont été rapportées et médiatisées par des chercheurs étrangers, il est important de rappeler que les chinois ont été les premiers à s’intéresser à leur préhistoire et à entamer des fouilles dans leur pays. « A l’origine, des lettrés souhaitaient trouver des témoignages de l’ancienneté de la civilisation chinoise », raconte Christophe Comentale. « Ils cherchaient des bronzes et de l’industrie lithique (pierre taillée). Ils ont ainsi trouvé au 19e siècle des fossiles humains qui n’étaient pas dissociés des fossiles d’animaux comme les omoplates de bovidés. L’ensemble était broyé pour fabriquer des médicaments pour la longévité. »
C’est au 20e siècle sous l’impulsion du père jésuite Pierre Teilhard de Chardin que les recherches paléontologiques prennent leur essor. Précédé par le père Emile Licent, fondateur du musée d’histoire naturelle Hoang-Ho Pai Ho de Tiensin, Pierre Theillard de Chardin explore le bassin du fleuve Jaune. Il parcourt près de 50 000 km à cheval ou en charrette dans les années 1920, découvrant au fil de ses voyages et de ses excavations des fossiles d’animaux, des outils… Il se trouve à Zhoukoudian en 1929 lorsque l’archéologue chinois Pei Wenzhong découvre le crâne du sinanthrope. Ce dernier se rend ensuite à Paris pour se former à l’art de discerner un vulgaire caillou d’une pierre taillée. Pei Wenzhong deviendra une figure de la préhistoire en Chine.
Après une interruption pendant la deuxième guerre mondiale et la révolution culturelle, les relations scientifiques entre la Chine et les pays étrangers reprennent dans les années 1980, grâce à Pei Wenzhong et le professeur Henry de Lumley de l’Institut de paléontologie humaine. Dès 1995, d’importantes fouilles sont conduites à Zhoukoudian avec l’aide de l’Unesco, de la fondation EDF et du paléontologue Yves Coppens - un des découvreurs de « Lucy », un australopithèque féminin âgé de plus de 3 millions d’années.
Depuis, de nombreux échanges ont lieu entre les spécialistes de différents instituts pour approfondir les recherches sur les sites importants du pays : Zhoukoudian, Nankin, Yunxian, Renzingdon, Longgpugo et bien d’autres… Le ministère de la Science en Chine vient d’allouer, à l’Institut de paléontologie et paléoanthropologie des vertébrés de l’Académie des sciences de Pékin, un budget de 2 millions de USD sur cinq ans pour financer de nouvelles excavations sur ces sites - ainsi que les réparations de la grotte de Zhoukoudian qui menace de s’effondrer.
Il est judicieux sur le plan scientifique de mettre ces différents sites préhistoriques en relation les uns avec les autres. Comparer, par exemple, les découvertes émanant de Zhoukoudian près de Pékin au-dessus du fleuve jaune avec celles de Tangshan à Nankin près du fleuve bleu. « Il y a là un réseau de fleuves, de sites et de dates importantes pour la recherche », note Christophe Comentale. « Nous sommes au paléolithique, mais si nous continuons la promenade dans le temps, nous arrivons au néolithique, c’est à dire à -14 000 -15 000 ans avant notre ère, où les foyers de population sont nombreux. Une bonne connaissance des sites paléolithiques aide à comprendre l’évolution de l’homme. »
A force d’explorer, les chinois découvriront-ils qu’ils sont à l’origine de l’homme ? Si l’état actuel des études ne va pas dans ce sens, « le passé chinois n’en est pas moins très ancien », rappelle Yves Coppens. L’homme, selon la théorie du paléontologue, aurait migré de son berceau tropical africain pour se déployer vers le Proche-Orient, et du Proche-Orient jusqu’à l’Extrême Occident et l’Extrême-Orient. Il serait arrivé en Chine presque aussi vite qu’au bord de l’Atlantique. C’est à partir de l’Extrême-Orient qu’ont été peuplé, par le nord, toute l’Amérique et le Groenland et, par le sud-est, l’Australie et l’Océanie, poursuit-il. « On dit que la Chine est l’empire du Milieu et c’est tout à fait vrai. La Chine a joué un rôle central dans le peuplement de la terre, car c’est à partir de cette « plate-forme », si on peut dire, que le nouveau monde a été peuplé. C’est une donnée scientifique importante pour l’histoire de la Chine et du peuplement chinois. »
Ariane GAFFURI

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