La promesse d’ouverture des négociations entre les autorités brésiliennes et Dassault Aviation pour l’achat de 37 Rafale a provoqué successivement de l’euphorie, des polémiques et des malentendus qui ne se sont toujours pas dissipés. Euphorie chez les Français ravis d’entrevoir enfin un marché à l’exportation pour un appareil qui peinait à trouver des acheteurs à l’étranger. Polémique, ensuite, entre le président Lula et l’état-major de l’armée de l’air brésilienne, qui n’a pas apprécié - alors que l’appel d’offres n’est pas clos - l’annonce de la préférence présidentielle pour l’avion de combat français. Un malentendu, enfin, sur les vraies raisons qui ont conduit Lula à précipiter les choses. Contrairement aux commentaires des médias français, ce n’est pas parce que sa relation avec Nicolas Sarkozy est excellente ou parce que l’année de la France au Brésil est en cours que Lula a choisi le Rafale. Officiellement ce choix est motivé par les importants transferts de technologie qu’aurait consenti l’entreprise GIE Rafale. En vérité, d’autres considérations, en particulier l’échéance électorale de 2010, ont joué un rôle déterminant dans la décision de tendre la main à l’avionneur français.
Pour mieux comprendre les motivations du président brésilien il faut regarder de près son discours à la nation du 7 septembre, le jour où le pays commémorait la fête nationale en présence de Nicolas Sarkozy, invité d’honneur. « Le partenariat stratégique militaire avec la France a une valeur extraordinaire », a martelé Lula. « Il permettra d’assurer notre défense, de renforcer notre souveraineté et de mieux protéger notre territoire. »
Il a expliqué également que cette protection était devenue plus urgente depuis la décision du gouvernement de développer le projet « Pré-sal », d’importants gisements de pétrole off shore dont l’exploitation permettra au Brésil, déjà auto suffisant en la matière, de devenir l’un des dix plus grands producteurs mondiaux de brut. Des gisements pharamineux, dont on ne connaît qu’une partie mais qui éveillent déjà l’appétit des grandes entreprises multinationales. Ainsi, pour le président brésilien , cette zone off shore exigera dans l’avenir une protection et un contrôle renforcés, d’où la nécessité de disposer de systèmes de technologie avancée, comme ceux que détient la France et qui pourraient être transférés au Brésil dans le cadre du partenariat stratégique bilatéral.
Le projet Pré-sal est aujourd’hui le plus grand atout de Lula et il souhaite s’en servir pour faire élire le successeur de son choix lors des présidentielles d’octobre 2010. Ces gisements off shore, qui reposent sous une épaisse couche de sel, s’étendent sur 800 km le long des côtes méridionales du Brésil. Ils ont été découverts par la Petrobras, la compagnie nationale de pétrole dans les années 90, à
environ 7.000 mètres de profondeur. Selon les géologues, ces gisements sont nés lors de l’apparition de l’Océan Atlantique à la surface du globe. La pression des eaux a créé alors une fissure de la plateforme côtière occidentale de l’Afrique provoquant l’éloignement d’une frange des côtes du Nigéria, de l’Angola et de la Guinée vers le sud-ouest, donnant naissance à un nouveau continent, l’actuelle Amérique du Sud. Les lacs et mers intérieures qui se sont constitués à cet endroit étaient peuplés de micro-organismes – phytoplancton et zooplancton, en particulier – qui se sont sédimentés sous la couche de sel formée par l’évaporation de l’eau marine. La sédimentation de ces micro-organismes est à l’origine des gisements de pétrole détectés dans la zone off shore qui suit la côte sud du Brésil actuel, entre les Etats de Espirito Santo et Santa Catarina.
Ne maîtrisant pas à l’époque la technologie qui permet d’exploiter le pétrole en eaux profondes, les ingénieurs de la compagnie Petrobras se sont contentés d’en informer le gouvernement. Selon l’ancien ministre de l’Energie Alexis Stepanenko, « En 1993, lors de la découverte de ces gisements, on ne maîtrisait pas encore la technologie pour perforer en eaux si profondes. Nous venons d’atteindre, il y a peu de temps, la capacité de perforer à 2 000 mètres de profondeur. Aucune compagnie n’a pu jusqu’à présent aller jusqu’à 7.000 mètres car les défis sont gigantesques, notamment la pression de l’eau, la résistance des matériaux, la fabrication de sondes adaptées, entre autres. La Petrobras a fait d’énormes progrès dans ce domaine mais ses dirigeants ne cachent pas leur impuissance à trouver des solutions à court terme. Je crois que le Pré-sal ne pourra pas être exploité avant 2020. »
Alexis Stepanenko est également sceptique sur la qualité du brut trouvé le long de la côte méridionale du Brésil. « Il s’agit d’un pétrole lourd, plus difficile à raffiner, dont le rendement ne pourra pas dépasser, en terme de combustible, 25% par baril. Il n’est donc rentable que si le prix du baril dépassait les 100 US dollar. Je ne crois pas que son exploitation, dans l’état actuel des choses, générera de si grands bénéfices. »
Peu importe l’avis des spécialistes, le gouvernement brésilien mise sur les perspectives mirifiques de ce nouvel Eldorado, en égrenant des chiffres : une dizaine de champs déjà repérés, comme ceux de Tupi, Guara, Jupiter, Carioca. Les réserves du champ de Tupi étaient estimées à 8 milliards de barils, mais les experts de la compagnie anglaise BP Group, qui est aujourd’hui partenaire du gouvernement brésilien dans la prospection off shore du Pré-sal, assurent que Tupi a une capacité d’environ 30 milliards de barils. Certains experts vont jusqu’à affirmer que le Pré-sal dans son ensemble posséderait à long terme la capacité de produire environ 100 milliards de barils de brut.
L’une des principales mesures du gouvernement brésilien pour « protéger et contrôler » cette zone off shore qui pourrait être en fait un seul et unique gisement d’une taille gigantesque, a été le recours à la législation. Une « Loi du Pétrole » est actuellement en discussion au Congrès, à Brasilia, et quatre projets de loi spécifiques au Pré-sal sont également examinés par les députés et les sénateurs. A la Chambre des députés, quelque 257 amendements ont été ajoutés aux projets de loi de l’Exécutif. Les plus importants concernent le partage de la production entre le gouvernement brésilien et les multinationales du pétrole. Mais les parlementaires ne veulent pas non plus laisser les coudées franches au gouvernement sur le projet qui crée un Fonds social financé par les bénéfices futurs du Pré-sal qui devraient, aux yeux des parlementaires, être alloués à des programmes d’éducation et de santé. Les textes définitifs des quatre projets de loi doivent être prêts avant le 10 novembre 2009.
Pour le président Lula, il faut faire vite. Ayant confié la responsabilité du développement du Pré-sal à la ministre Dilma Roussef, la secrétaire général de la présidence qui joue en fait le rôle de Premier ministre, il veut augmenter ses chances de se faire élire présidente du Brésil l’année prochaine. En flattant l’orgueil des Brésiliens, qui voient déjà leur pays comme le premier producteur de pétrole du monde dans quelques années, le Pré-sal, même en devenir, est un formidable atout électoral.
Any BOURRIER
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