
Dès 1990, l’économiste indien et Prix Nobel Armartya Sen faisait état d’un déséquilibre démographique : l’Asie compte 100 millions de femmes de moins que d’hommes.
Or, la norme biologique dans le monde donne une légère avance sur les naissances de garçons - 105 pour 100 filles. Depuis vingt ans, l’Asie rompt cette régularité naturelle.
Aujourd’hui, le constat est alarmant : 163 millions de femmes manquent sur le continent, d’après une réévaluation du Fonds des Nations Unies pour la population, datant de 2005. L’Inde et la Chine, qui représentent plus d’un tiers de la population mondiale, connaissent pour la première fois de leur histoire un déficit de femmes, devenant les pays les plus masculins du monde.
Le phénomène est particulièrement sérieux en Inde où un demi-million de filles ne voit pas le jour, estime le journal médical britannique The Lancet. Dans ce pays, comme dans d’autres pays d’Asie où les femmes sont dévalorisées (Chine, Taiwan, Corée du Sud, Vietnam, Pakistan, Bangladesh, Afghanistan), de nombreuses filles sont éliminées à l’état fœtal, tuées à la naissance, abandonnées ou laissées à l’agonie. Les filles ne sont pas les bienvenues, surtout dans les régions prospères du Nord-Ouest du pays, à cause de la tradition de la dot coûteuse qu’elles doivent verser à leur époux au moment de leur mariage. « L’Inde est devant une contradiction énorme. Elle se développe et connaît des taux de croissance annuels de 8 à 10 %. En même temps, cette modernité ne profite pas aux filles, pire elles continuent à être éliminées », déplore Bénédicte Manier auteur d’une longue enquête de terrain : « Quand les femmes auront disparu », publiée aux Editions la Découverte.
La dot : un cercle vicieux
Bien qu’interdite depuis 1961 pour mettre un terme aux infanticides féminins, la coutume de la dot est toujours pratiquée. Elle représente un fardeau pour la famille de l’épouse qui doit économiser et parfois s’endetter lourdement pour offrir un mariage luxueux à leur fille.
Autrefois sous forme de présents raisonnables dans les contrées rurales (bétail, vêtements, argent, bijoux), la dot s’est adaptée à la société de consommation (télévision, climatiseur, portable, scooters…). Ainsi, c’est dans les régions de l’Inde émergente que les exigences de la dot sont les plus importantes, comme à Bangalore, l’eldorado du high tech ou le Punjab, riche grenier à blé du pays, qui élimine le plus de filles. « La hausse du niveau de vie et l’inflation a considérablement accru cette charge pécuniaire, au point d’en faire la raison essentielle de l’élimination des filles », atteste Bénédicte Manier.
La venue d’un fils dans une famille est une bénédiction. C’est par le garçon que la lignée se transmet. Traditionnellement, seuls les garçons gagnent de l’argent et héritent des biens et de la terre. Ils pourvoient aux besoins de leurs parents lorsqu’ils sont âgés. La majorité des filles n’ont aucun droit. Elles quittent leur famille pour rejoindre celle de leur époux où elles sont considérées à leur service. Elles pourront gagner un peu de respect si elles parviennent à donner naissance à des fils (les femmes en Inde ont aujourd’hui une moyenne de 2,7 enfants). Sinon, elles seront méprisées, renvoyées, battues, tuées…. Dans certains cas, elles subiront les pressions de la belle-famille pour faire disparaître le fœtus ou l’enfant de sexe féminin, perpétuant le cercle vicieux.
Foeticide sélectif
La sélection prénatale par échographie et l’avortement sélectif des filles sont en recrudescence, bien qu’en Inde ils soient bannis depuis 10 ans. Avec l’arrivée en 1979 de l’échographie - qui permet de détecter le sexe d’un fœtus - l’avortement a remplacé l’usage ancien de l’infanticide utilisé par les hautes castes, prédominantes dans les sociétés des Etats du Nord-Ouest du pays (Rajasthan, Gujarat, Uttar Pradesh, Punjab). L’ampleur du phénomène varie selon les régions. Il est plus répandu parmi les classes moyennes du « Foeticide belt », le Nord-Ouest de l’Inde, qui ont accès aux nouvelles technologies et qui ont les moyens de payer une échographie et un avortement (ou plusieurs) dans une des 100 000 cliniques privées du pays. Certaines femmes avortent jusqu’à 5, 6 fois pour avoir un garçon. « Avoir un fils sert un intérêt économique. La naissance est devenue une utilité matérialiste en Inde », regrette Bénédicte Manier.
La loi sur le diagnostic prénatal de 1994, qui interdit et sanctionne la révélation du sexe d’un foetus, est respectée dans les hôpitaux publics, mais elle est transgressée par les personnels peu scrupuleux des cliniques privées pour lesquelles le mépris des filles représente un marché juteux. De l’aveu d’un médecin indien, les avortements de filles représentent « 33 millions de roupies chaque année » (645 000 euros). Le gouvernement indien dénombre 600 000 IVG par an, mais ces données sont en dessous de la réalité. « Il est impossible de connaître le chiffre exact, car ces pratiques ont lieu dans la clandestinité », témoigne Ranjana Kumari, membre de l’ONG indienne, Women Power Connect.
Un marché matrimonial perturbé
Dans l’ensemble de l’Inde, on ne compte plus que 93,3 femmes pour 100 hommes - au lieu de la norme 105 femmes pour 100 hommes. Il existe des disparités du ratio hommes-femmes selon les régions.. Une ville prospère comme Chandigarh ne dénombre que 77 femmes pour 100 hommes.
Ironie du sort, dans les régions touchées par la pénurie de filles, les nouveaux célibataires sont prêts à payer pour trouver une épouse, acceptant des femmes issues de castes inférieures, de régions reculées, et même de pays voisins - une entorse aux usages. Ce « renversement » de la dote et cette modification de l’offre et de la demande d’épouses, pourrait servir la cause des femmes…Hélas, des trafics de femmes se sont développés dans les zones où elles sont déficitaires et où les hommes sont prêts à acheter des épouses. Souvent adolescentes, elles sont vendues aux plus offrants par des intermédiaires vénaux qui les exploiteront à des fins domestiques et sexuelles. Une même femme peut être vendue jusqu’à dix fois dans les cas extrêmes. Une étude conduite par l’ONG indienne, Shakti Vahini, dénonce entre 7 000 à
10 000 cas d’achat d’épouses dans la région Mewat de l’Haryana, un des états avec le Punjad le plus touché par la pénurie des femmes.
Quel espoir pour les femmes en Inde ?
Il existe une exception en Inde qui pourrait servir d’exemple pour le reste du pays : le Kerala. Cet état côtier bénéficie d’une tradition égalitariste depuis des siècles. Le seul en Inde à afficher un ratio normal entre les sexes, c’est un Etat riche qui vit de la pèche et de la production du sucre, du riz. Les femmes travaillent dans les champs et leur utilité est reconnue. La santé, l’espérance de vie, les droits juridiques, l’éducation, les opportunités d’emplois et de salaires sont similaires à ceux des hommes.
En 2004, le gouvernement de Delhi a interdit les discriminations liées à l’héritage. Mais l’égalité économique et juridique devra ébranler un mode de fonctionnement féodal ancré dans la culture indienne depuis des centaines d’années et elle sera longue à instaurer. Plus conscient de la situation des femmes et très engagé contre leur élimination, le parti du Congrès au pouvoir a déjà mené des actions en faveur de la protection des droits des femmes.
Par ailleurs, bien que la classe moyenne ait amplifié l’élimination des filles, c’est aussi elle qui étudie, travaille, voyage, détient les moyens et l’ouverture au mode de vie occidental nécessaires à l’amélioration du statut des femmes. Il semblerait que certains quartiers de New Delhi éliminent moins de filles, indique Bénédicte Manier. Mais il faudra attendre le recensement de 2011 pour en avoir la certitude. « La classe moyenne est le pivot du changement. Le tout est de savoir si elle va s’émanciper en faveur des filles ou s’enfermer dans sa vision consumériste du garçon à tout prix parce qu’il rapporte. », conclut-elle.
Ariane GAFFURI
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