La grande messe qui doit célébrer la Chine surpuissante a une date et un lieu : Shanghai 2010. L’Exposition universelle organisée dans la ville chinoise la plus ouverte au monde est l’occasion pour le pouvoir central de montrer à l’opinion publique internationale et nationale les dernières réussites du régime dans tous les domaines : économique, bien sûr, mais aussi culturel et technologique. Tout comme les Jeux Olympiques de Pékin, dont le principal objectif était d’exprimer l’influence géopolitique croissante de la Chine, Shanghai 2010, qui s’annonce comme la plus gigantesque des Expositions Universelles de tous les temps, sera la vitrine d’autres aspects de cette nouvelle puissance, notamment celui de la diplomatie culturelle, traduite en langage moderne par soft power.
Situé au centre du site de l’Exposition, l’emblème de cette montée en puissance est l’immense pavillon écarlate, d’une soixantaine de mètres de haut, aux allures d’une Cité Interdite moderne qui domine tous les autres. Baptisé « Couronne de l’Orient » il est, par sa démesure, emblématique des ambitions de Pékin de devenir à la fois une puissance douce ( soft power) mais aussi une puissance dominante et décomplexée, qui veut et peut faire entendre sa voix dans la gestion des affaires du monde, comme le prouvent les dernières négociations avec les institutions internationales pour augmenter le droit de vote de la Chine au sein du FMI et de la Banque Mondiale.
Ce sacre se décline aussi en chiffres : 100 millions de visiteurs attendus, dont cinq millions de touristes étrangers, un site de 5,28 km2, sur les bords du fleuve Huangpu , une pléiade de pavillons représentant 182 pays et d’innombrables régions chinoises ou étrangères. Pour que l’évènement soit à la hauteur des ambitions affichées, la ville de Shanghai a fait des efforts considérables, en particulier dans le domaine des infrastructures : des travaux qui ont coûté à la municipalité environ 4,5 milliards de dollars, hors du coût de fonctionnement de l’exposition elle-même, ont été réalisés dans toute la ville pour mettre à niveau les infrastructures dégradées. Ainsi, de nouvelles lignes de métro, des routes, des ponts, des tunnels ont vu le jour. Des quartiers entiers ont été rasés pour être remplacés par des parcs et des centres commerciaux. En même temps, des gratte-ciels de bureaux, des éclairages paysagers, des compositions florales exotiques ont modifié le visage de la ville pour les six mois qui doit durer l’Exposition.
Cette démonstration de puissance ne serait-elle pourtant que de la poudre aux yeux ? Nombre de chinois en doutent, surtout au regard des sommes folles investies dans l’aménagement de l’Expo. Certains soulignent qu’il y a d’autres priorités pour les citoyens ordinaires, notamment l’amélioration du système de santé, de la protection sociale et de l’aide aux personnes âgées. D’autres contestent l’effet « mise en scène » destiné à convaincre la population des bienfaits du régime alors que la Chine voit le fossé entre riches et pauvres s’agrandir et que les expulsions des paysans ou des habitants des immeubles voués à la démolition au profit des promoteurs immobiliers ont provoqué des drames terribles, comme l’immolation par le feu ou le suicide.
Mais la superpuissance ne veut pas que sa fête soit gâchée par des contestataires. Des mesures de sécurité exceptionnelles ont été prises pour que rien ne vienne empêcher la célébration de cette grande messe où l’on pourra mesurer les effets de la stratégie de séduction mise en place par le pouvoir chinois. L’ Exposition de Shanghai sera principalement un cadre : celui qu’ont choisi les dirigeants du pays pour tester leur stratégie de conquête du monde non pas par les armes ou par la violence mais par l’intelligence, la richesse culturelle, le raffinement, en d’autres termes, par la séduction.
Jusqu’à présent, la Chine émergente misait sur ses réussites économiques pour convaincre le monde que son modèle était le meilleur et le plus adapté aux nécessités des pays en développement, en particulier ceux qui possèdent les matières premières indispensables à sa croissance. Maintenant, place à la « diplomatie culturelle », c’est-à-dire, à la diffusion des valeurs chinoises, si peu connues et appréciées dans le reste du monde. Par exemple, plus de 4 milliards d’euros seront investis dans une offensive médiatique qui vise à convaincre des bonnes intentions du gouvernement chinois dans ses relations avec le monde et à montrer que la Chine millénaire peut être une puissance non agressive et protectrice. Le projet de développement des Instituts Confucius, censés diffuser la langue, la culture et les valeurs de la civilisation chinoises est d’ores et déjà une priorité : le nombre de ces Instituts doit atteindre environ un millier dans le monde d’ici 2010. Les quatre grands classiques de la littérature chinoise seront traduits en une centaine de langues pour être divulgués sur tous les continents. Le cinéma, le design, la mode et la gastronomie font partie aussi de ce projet démesuré de conquérir le monde grâce aux traditions culturelles d’une Chine fière de son histoire et de sa culture.
La Chine a-t-elle toutes les cartes en main pour réussir ce projet de conquête douce des cœurs et des esprits ? Rien n’est moins sûr. Certes, sa réussite économique est éclatante. Certes, elle sera sans doute la deuxième puissance mondiale dans les vingt prochaines années. Certes, ses atouts sont innombrables, en particulier sa population si nombreuse, sa productivité, la gestion pragmatique des affaires économiques par le Parti communiste chinois. Mais derrière cette réussite, si rapide comparée à l’évolution des pays occidentaux, il y a une grande puissance en devenir avec des difficultés insurmontables et de multiples problèmes , à commencer par le fossé social, par la destruction de l’environnement et la pollution, par le vieillissement de la population, par l’épuisement du modèle économique actuel, par la terrible menace d’une pénurie d’eau en raison de la désertification, bref, la Chine peut afficher à Shanghai un visage magnifique mais derrière le masque le géant reste plus que jamais fragile.
Any Bourrier
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